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Bayreuth 2012 : Lohengrin et les rats de la médisance

mercredi 3 octobre 2012 par Gilles Charlassier
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Klaus Florian Vogt, Lohengrin
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Le Lohengrin de Hans Neuenfelds a désormais trois ans – assez pour nourrir des réflexions dans l’esprit du metteur en scène, consignées dans le programme. Si elle a suscité la controverse avec ses rats, la production ne se limite pas à ce qui s’apparente de prime abord à une provocation visuelle. S’y démontre en effet un savoir-faire dramaturgique à l’efficacité narrative certaine. Maniant avec habileté les différents registres sous-jacents dans l’ouvrage, le spectacle, porté par une réalisation musicale de haute tenue, dévoile peu à peu ses clefs au fil de la soirée.

Les accords vif-argent du prélude s’élèvent alors que l’on voit Lohengrin se heurter à un mur blanc, vierge comme une modernité scénographique standardisée vue plus d’une fois sur les plateaux. Cela n’en exprime pas moins efficacement l’impossibilité pour cet homme de franchir le passage vers le réel ou l’idéal : quand bien même la signification conserve une relative ambivalence, l’image récapitule les ressorts dramatiques de l’opéra, de la même manière que le prélude en résume le matériel thématique.

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Wilhem Schwinghammer, König Heinrich
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

L’arrivée du peuple coïncide avec celle des rats, sortant des latéralités du décor comme les chevaux des écuries avant la course – ils sont d’ailleurs bridés d’une manière qui rappelle fort la barre de fer qui retient les équidés avant leur fougueuse élancée. Si la masse animale produit d’abord une impression d’étrangeté, elle devient familière au fur et à mesure que l’on comprend combien elle incarne la médisance et la méchanceté de la foule, cerbère des arrêts de la justice royale. Sans entrer dans les considérations d’Henry Arnold pour lequel ils représentent la vile part de l’homme passée sous silence dans la caractérisation sociologique des héros de Wagner, on ne peut qu’admirer la maîtrise des effets d’ensemble, entre autres quand les yeux rouges des mammifères regardent la salle comme remplis d’une sombre menace. Symboles de la pringrerie compassionnelle du peuple, on les voit porter le cygne de Lohengrin dans une barque noire, telle une procession funéraire. La fin du premier acte ménage une touche d’hilarité avec le volatile enseigne du fils de Parsifal arriver déplumé des cintres, sacrilège d’autant plus efficace qu’il conclut une imposante section chorale.

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Susan Maclean, Ortrud ; Annette Dasch, Elsa
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Le jeu avec les clins d’oeil se poursuit dans le sombre duo entre Ortrud et Telramund, traînant un carrosse noir en forme de cygne – la maléfique épouse évoque l’Odette du lac tchaïkovskien. Cette scène très noire présage cependant un deuxième acte beaucoup plus coloré que le premier – du moins du point de vue vestimentaire, point cardinal de la versatilité émotionnelle d’une foule qui s’approche parfois de l’incarnation humaine, en troquant son casque de vermine pour des chapeaux jaunes à l’unisson de leur costume de vacancier balnéaire du début du siècle dernier. Les projections d’esquisses animées explicitent de manière parfois redondante le destin de la cruauté de rats belliqueux ou encore la fin de vermines parasites sur un squelette de chien, faute de nourriture à pestiférer. La direction d’acteurs, et en particulier le traitement des choeurs, est efficacement réglé, ponctuant ainsi la progression dramatique de l’histoire, accompagnée par des lumières limpides, à la clarté agréable pour l’oeil. La déréliction finale du héros éponyme marchant vers l’avant de la scène rejoint celle de l’ouverture, tandis que le jeune duc de Brabant, Friedrich, sort d’une coquille sous la forme d’un immense et peu appétissant fœtus au cordon ombilical enroulé autour du cou – la maternité et la procréation semblent être un des jalons de cette édition du festival, si l’on en juge aussi entre autres par le Tannhäuser, au cœur d’une Allemagne aujourd’hui frappée de dénatalité.

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Susan Maclean, Ortrud ; Annette Dasch, Elsa ; Klaus Florian Vogt, Lohengrin ; Wilhem Schwinghammer, König Heinrich
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Incarnation idéale de la blonde pureté de Lohengrin, Klaus Florian Vogt touche immédiatement par son timbre clair, irradiant d’innocence. L’émission, ferme, affirme une constance sur laquelle s’impriment les affects du personnage. Refusant tout héroïsme conquérant ou sophistiqué, le ténor allemand déploie une tendresse vocale à un degré unique dans le paysage wagnérien et qui correspond parfaitement à la caractérisation du chevalier du Graal – son Parsifal lumineux retient également l’attention. Voix lyrique qui en mûrissant se libère des étroitesses et des blancheurs juvéniles de son intrument, Annette Dasch s’implique remarquablement dans une Elsa de belle tenue. Avec ce qu’il convient de rudesse, Thomas J. Mayer fait ressortir la noirceur torturée de Telramund, aux côtés de la vigoureuse Ortrud de Susan Maclean, évitant les si tentantes et excessives facilités de poitrine. Applaudi déjà en Hollandais, Samuel Youn compose un excellent héraut, au métal solide, à l’instar de celui du roi, Wilhelm Schwinghammer. On saluera également les interventions des nobles, ainsi que la performance des enfants et des dames.

D’une belle fluidité, la direction d’Andris Nelsons galbe la partition avec une admirable finesse. Secondé par un choeur en grande forme, préparé par un Eberhard Friedrich inspiré – que le travail scénographique soutient avec à-propos – l’orchestre du festival fait résonner la compacte énergie des ensembles, sans jamais sombrer dans une sonorité épaisse. Cela sonne léger parfois, nourri toujours. En symbiose avec l’interprétation de Vogt, on s’approche là d’une archétypale beauté où la musique est lumière, esthétique dont Lohengrin constitue l’un des territoires privilégiés.

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- Bayreuth
- Festspielhaus
- 02 août 2012
- Richard Wagner (1813-1883), Lohengrin, Opéra romantique en trois actes. Livret du compositeur.
- Mise en scène, Hans Neuenfels ; Décors et costumes, Reinhard von der Thannen ; Lumière, Franck Evin ; Vidéo, Björn Verloh ; Dramaturgie et assistant à la mise en scène, Henry Arnold.
- Wilhem Schwinghammer, König Heinrich ; Klaus Florian Vogt, Lohengrin ; Annette Dasch, Elsa von Brabant ; Thomas J. Mayer, Friedrich von Telramund ; Susan Maclean, Ortrud ; Samuel Youn, Der Heerrufer des Königs ; Stefan Heibach, Erste Edler ; Wilem Van der Heyden, Zweiter Edler ; Rainer Zaun, Dritte Edler ; Chrsitian Tschelebiew, Vierte Edler ; Johanna Dur/Stephanie Hanf/Anja Fidelia Ulrich/Jennifer Westwood, Edelknaben ; Sharona Applebaum/Stefanie Dasch/Theresa Derksen/Ina Gasciarino/Christine Hallerau/Inga Jäger/Jessica Leary/Raquel Luis/Doris Neidig/Gabriele Neugebauer/Gisela Pohl/Alice Rath, Edeldamen.
- Chor der Bayreuther Festspiele. Chef de choeur, Eberhard Friedrich
- Orchester der Bayreuther Festspiele
- Andris Nelsons, direction.






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