ClassiqueInfo.com




Bayreuth 2011 : Une production industrielle de Tannhaüser

lundi 15 août 2011 par Pierre Philippe
JPEG - 49.7 ko
Camilla Nylund, Elisabeth
© Bayreuther Festspiele, Jürg Schulze

Nouvelle production du festival de Bayreuth cette année, on ne savait trop à quoi s’attendre de cette nouvelle mouture de Tannhäuser tant du point de vue la mise en scène que du point de vue musical.

Dès la lecture du programme, on se rend compte à quel point la mise en scène défend un parti-pris, dramaturge et metteur en scène voulant présenter un spectacle sans entracte et exprimant des avis bien particuliers sur le sujet de ce Tannhäuser. Mais Bayreuth oblige (et ses entractes culinaires), ils ont dû sacrifier à la règle des pauses d’une heure... mais en laissant leur création vivre lors de l’entrée et la sortie, qui voient alors les travailleurs continuer à s’occuper de leur machinerie.

Travailleurs ? Oui, le principe de cette mise en scène est de représenter un monde fermé où le contexte religieux de l’opéra est remplacé par le travail. L’usine dans laquelle on est introduit vit en circuit autonome ou presque comme nous l’expliquent les écrans publicitaires que l’on peut voir en entrant dans la salle alors que le public est encore debout. Les travailleurs s’activent à repasser, à nettoyer, à transférer des produits d’un étage à l’autre, à modifier des réglages sur de grandes cuves... nous sommes dans une immense usine où chaque étage a sa fonction. Le rez-de-chaussée contient toute la machinerie, le premier étage contient l’espace de vie et de travail moins salissant et le dernier étage est occupé par de grandes chambrées. On naît donc, on vit et on meurt dans cet espace.

JPEG - 138.7 ko
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

L’ouverture montre ensuite des images médicales dont le sens ne semble pas très clair. À la lecture du programme, on peut supposer qu’ils représentent les étapes du recyclage organique, processus qui sont mis à l’œuvre dans l’usine pour la survie de tout un groupe de personnes. Ainsi, sont montrés le système digestif, les poumons ou encore des bactéries semblant attaquer un tissu organique. Mais pourquoi ces mains vues aux rayons X ainsi que ces petits squelettes volants ? L’ouverture passée, on découvre une partie du sous-sol, qui n’est autre que le monde de Vénus... ou plutôt un spectacle mis en scène par les travailleurs. En effet, tous assistent à ce qui s’y passe, aidant même à la mise en place de certains éléments du décor. Et que voit-on dans ce monde justement ? Une cage dans et autour de laquelle évoluent des hommes préhistoriques et des raies, sur lesquels règne une Vénus enceinte. Tannhäuser possède encore bon nombre de ses attributs d’homme évolué, mais semble déjà contaminé par cette régression, ayant des plaques de poils qui poussent sur ses bras et ses jambes. Le symbole est clair : soit on adhère au monde du travail-roi tel que proposé en surface, soit on redevient une bête. Le seul inconvénient dans la logique mise en place est que si tout cela n’est qu’une mise en scène, comme le prouvent par la suite les hommes préhistoriques qui sortent de leur gouffre sous les habits d’honnêtes travailleurs, alors qui est la cible de cette démonstration ? Les ouvriers qui y prennent part ? Le public qui a été installé sur scène ? Et la seconde question est de savoir quelle est la position de Tannhäuser dans tout cela. Est-il un acteur consentant ou est-il obligé de participer à cette mascarade ? Et dans ce dernier cas, pourquoi a-t-il été brusquement libéré de sa punition ? Toujours est-il qu’une fois sorti, il se heurte à un jeune travailleur alcoolique, puis à une troupe de mendiants, venus espérer une entrée dans ce monde fermé mais peut-être si sécurisant (les pèlerins). On ne peut que penser quand on voit de telles images à ce que représente George Orwell dans 1984 mais dans une situation encore plus recluse. Les amis de Tannhäuser, ne portant pas les tenues de l’usine, semblent être des éléments à part dans le monde du travail, habillés de façon plus urbaine. Devant l’empressement à le faire revenir parmi eux, on peut supposer que le fait de participer à cette débauche factice était un choix de Tannhäuser pour fuir à la fois le monde du travail, mais aussi cette forme d’art que représentent ses compagnons. Mais on comprend vite que la survie dans ce monde est facilitée par l’immense cuve d’alcool à laquelle ils vont tous aller rendre grâce (on pense encore à 1984 et à son horrible boisson qui assomme le peuple).

JPEG - 107.1 ko
Lars Cleveman, Tannhaüser ; Stephanie Friede, Venus
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Le deuxième acte, toujours dans le même cadre, nous présente une Elisabeth moins univoque qu’à l’habitude. La dualité s’exprime fortement chez elle entre la jeune fille douce et la femme passionnée : si sa tenue la montre très humble, l’arrivée de Tannhäuser la pousse à se parer de bijoux, prenant alors des armes dignes de Vénus. C’est bien un amant qu’elle attend et compte bien reconquérir, repoussant alors un Wolfram trop envahissant. La séduction est assez facile il faut bien le dire et l’ancien amant de Vénus entraîne sa nouvelle proie dans le repère du « péché », expérience qui va marquer la jeune femme et conditionner sa volonté future de sauver Tannhäuser. Les fêtes semblent rares dans ce monde et si on commence par rendre hommage au labeur, l’art vient prendre sa place. On retrouve le décalage entre les travailleurs et ces artistes, qui semblent faire partie d’une caste plus élevée, ayant encore dans leurs tenues des reflets du Moyen-âge. Chose étrange, Vénus est de la fête, assistant au concours malgré les regards noirs de certains. Si le concours se passe de manière habituelle, il est à noter la présence physique du péché de Tannhäuser en la personne de Vénus bien sûr, mais aussi de son enfant. C’est à la fois la future naissance et la valorisation d’un amour libre qui choque mais aussi tente tous les participants qui se trouvent alors précipités chez Vénus. Toujours marquée, Elisabeth semble missionnée pour sauver l’homme qu’elle aime non pas seulement par sa foi, mais aussi pas ses actes. Elle va se mettre en scène comme l’a fait Vénus, portant une robe blanche, créant ses stigmates, demandant qu’on élève la scène, se faisant vénérer par son père et ses amis... le tout afin de prendre cet aspect de sainte qui peut marquer Tannhäuser. Épuisée mais victorieuse, Elisabeth reprend le siège laissé vacant par Vénus et ce sont tous les amis ainsi que le peuple qui obligent un Tannhäuser repenti à rejoindre le groupe de mendiants harcelés par les ouvriers afin qu’il puisse lui aussi redevenir un travailleur sain d’esprit.

JPEG - 102.1 ko
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

L’arrivée des « pèlerins » au début du troisième acte les montre comme de nouveaux ouvriers automates, prêts à prendre la relève d’un monde qui ne tourne plus rond, où la machinerie est à l’abandon alors que les cuves sont ouvertes. S’ils se mettent au travail immédiatement, leurs gestes n’ont aucune efficacité. Elisabeth, toujours dans son rôle de sainte, repousse les avances de Wolfram mais lui fait comprendre qu’elle va se sacrifier et finit par lui donner une accolade où on sent tout l’amour qu’il lui porte. Vacillant au dernier moment, Elisabeth se verra contrainte par cet homme amoureux d’aller au bout de son geste. C’est alors que durant l’Hymne à l’Étoile, Vénus fait son apparition et c’est à elle que semble dédiée cette prière. C’est là que la logique nous échappe. Certes Vénus nous revient dans une version moins dépravée que dans les deux premiers actes, mais cet hymne à la beauté et à la pureté semble totalement déplacé en face d’une telle créature qui conserve tous les aspects condamnés par la société travailleuse dont fait partie Wolfram. Arrive Tannhäuser dont la raison semble défaillante. Son récit le montre au bord de la folie, hanté par son voyage et ses souffrances, ce qui provoque chez Wolfram une peur de plus en plus puissante. Alors qu’il a enfin trouvé le chemin vers Vénus, cette dernière apparaît tranquillement d’un côté de la scène, ne venant pas de son antre par la trappe où Wolfram avait osé s’introduire avant d’en ressortir précipitamment. Alors que passent les pèlerins annonçant le miracle et qu’on voit une Elisabeth transformée en une sainte automate, le Venusberg fait son apparition avec ses éclairages rouges et ses créatures sauvages. Comment justifier cette irruption de tout ce qui est à l’encontre des chants religieux ici ? On célèbre le sacrifice d’Elisabeth pour sauver Tannhäuser de Vénus, et on nous montre finalement tous les travailleurs qui y succombent... A cela se rajoute l’accouchement de la déesse, qui semble du coup beaucoup plus fréquentable qu’autrefois. Comment expliquer la contradiction totale qu’il y a entre ce que l’on voit et ce qui est dit à la fois par la musique et par les chœurs ? Du coup, ce grand final, normalement source de recueillement et d’émotion, est bafoué pour nous laisser dans une incompréhension totale.

JPEG - 99.3 ko
Lars Cleveman, Tannhaüser
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Une mise en scène qui est donc particulièrement audacieuse, proposant la substitution du thème de la religion dans une cours du Moyen-âge par le travail dans une usine. Pourquoi pas, mais du coup, de nombreux éléments du livret se trouvent bancals, surtout ceux évoquant autour de Vénus, dont on ne sait jamais si elle fait partie intégrante du système ou si elle en est un fruit pourri.

Si scéniquement on peut rester quelque peut circonspect devant le travail proposé, musicalement tout est limpide et de haut niveau ! Dès l’ouverture, l’orchestre est fluide, présent, passionné sans pour autant en être lourd. Le tempo adopté est alerte mais ne donne pas une impression de précipitation. Le chef Thomas Hengelbrock semble à son affaire ici. Il a d’ailleurs fait des choix étonnants comme il l’explique dans le programme. Il ne travaille pas à partir des partitions imprimées habituelles, mais d’après une des lithographies réalisées à partir d’un manuscrit annoté par Wagner à une centaine d’exemplaires. Le chef trouve normal de revenir aux sources, évitant de plus selon lui les erreurs de recopie de la partition imprimée. Il veut privilégier ainsi une certaine authenticité vis-à-vis de la création. Bien sûr, nous sommes donc dans la version de Dresde, mais contrairement aux souhaits du chef, ce n’est pas la version première mais celle révisée par Wagner qui est jouée. Malgré tout, on en a quelques changements, dont l’apparition d’une flûte lors d’une intervention de Vénus au premier acte, flûte oubliée a priori lors de la copie pour l’impression. Toujours est-il que l’orchestre est un vrai enchantement par ses qualités instrumentales, mais aussi par l’impulsion que lui donne le chef et à moins de connaître la partition de manière plus qu’approfondie, les quelques changements ne sont pas marquants.

Le chœur est comme toujours superbe d’homogénéité à Bayreuth, nous donnant la noblesse et l’élévation que nous refuse la mise en scène lors des chœurs des pèlerins. Le pâtre possède une belle voix claire et fraîche de soprano, alors que l’ensemble des compagnons de Tannhäuser possède des voix belles et bien distinctes. Notons le beau Walther de Lothar Odinius qui, s’il trébuche légèrement sur les vocalises requises, nous fait entendre un timbre enchanteur et un phrasé d’une grande poésie pour cet air souvent sacrifié. Se détache aussi avec une grande facilité le Landgrav magnifique de timbre et de prestance de Günther Groissböck. La voix se projette avec aisance, et la mélodie est parfaitement mise en valeur par un legato superbe. Son personnage prend un aspect plus guerrier qu’à l’habitude, renforcé en cela par sa côte de mailles et sa cape de peau, mais sans pour autant en être réduit à un banal chef de guerre. On a face à nous un homme droit, noble mais profondément humain.

Le Wolfram de Michael Nagy n’est pas en reste avec un timbre superbe et un bel art des nuances. Possédant une voix assez sombre dans le registre grave, elle s’éclaire pour donner de belles demi-teintes dans les aigus, même si ceux-ci sont légèrement tirés à certains moments. Il va malheureusement avoir quelques problèmes dans l’Hymne à l’Étoile, tentant des piani dont les attaques ne sont pas nettes, mais il reprendra vite de la prestance pour un final où il peut faire jeu égal avec Tannhäuser. Ces soucis sont d’autant plus étranges que toutes les nuances précédentes, lors du concours de chant notamment, sont parfaitement réalisées. Loin d’un personnage extérieur au drame, ce Wolfram est fait de chair et de sang, tremblant pour Elisabeth et son ami.

JPEG - 118.8 ko
Stephanie Friede, Venus
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

En Vénus, Stephanie Friede a pour elle un timbre assez chaud et rond, proposant une déesse à la fois vindicative et sensuelle, passant outre à son costume de reine déchue pour nous offrir de magnifiques moments. On peut noter peut-être un léger manque de grave mais qui est compensé par son engagement et par des nuances parfaitement étudiées. Par contre, le final la trouvera légèrement tendue dans les aigus qu’un vibrato quelque peut envahissant viendra aggraver.
L’Elisabeth de Camilla Nylund est parfaitement en adéquation avec ce que propose la mise en scène en ce sens qu’elle est à la fois lyrique dans ses moments d’emportement, mais aussi froide et aérienne dans les passages plus posés. Même si son air d’entrée la cueille légèrement à froid comme en témoignent quelques aigus difficiles, son timbre va rapidement se développer pour composer ce personnage qui passe de la femme passionnée à celle qui porte la mission de sauver Tannhäuser. Très à l’aise dans les passages aériens, elle va proposer de superbes moments suspendus lors de sa supplique en fin de deuxième acte et bien sûr lors de sa prière du troisième.

Enfin Tannhäuser, rôle dont la longueur fait souvent peur aux ténors. Lars Cleveman possède une voix plutôt étroite et haut placée ainsi qu’un timbre très métallique. Mais la bonne projection permet au chanteur de passer sans encombres les vagues déferlantes de l’orchestre. Si les débuts montrent un timbre très gris, la voix va prendre des couleurs au fil des actes, pour redevenir totalement grise, sèche et nasale lors du récit de son voyage à Rome. Cette volonté de marquer le changement mental du personnage est une belle trouvaille, surtout qu’au nom d’Elisabeth, le timbre redevient moins acide. Bien sûr, la voix reste peu séduisante, mais le chanteur a la vaillance nécessaire pour arriver au terme de ce marathon tout en nuançant fort bien ses effets. La poésie semble par contre totalement étrangère à ce personnage assez sec dans son caractère.

JPEG - 93.8 ko
Camilla Nylund, Elisabeth ; Michael Nagy, Wolfram von Eschenbach
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Au final, la partie vocale est de très bonne tenue, sans vrai point faible. La mise en scène laisse plus dubitatif devant cette volonté de plaquer un décor et un sens coûte que coûte sur l’histoire. Si une partie de celle-ci s’en accommode plutôt bien, la majorité de ce qui tourne autour de Vénus reste moins bien dessinée. Au moment des saluts et à la fin de chaque acte, le public a montré son désaccord avec la vision proposée, huant plus que généreusement la mise en scène. Plus étranges auront été les réactions pour les chanteurs, avec un triomphe pour les chœurs, Camilla Nylund, Günther Groissböck et Michael Nagy, alors que Lars Cleveman est accueilli fraîchement et que Stephanie Friede est saluée de manière glaciale. Le chef d’orchestre, malgré son magnifique travail, se verra hué par quelques personnes du public. A-t-il été assimilé à la mise en scène étant donné que les responsables ne sont pas venus saluer ? On peut aussi s’interroger sur la courte durée des applaudissements venant du public, ne laissant même pas l’occasion aux artistes de venir saluer devant le rideau. Une soirée bien étrange donc...

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Bayreuth
- Festpielhaus
- 01 Août 2011
- Richard Wagner (1813-1883), Tannhäuser, Opéra en trois actes
- Mise en scène, Sebastian Baumgarten ; décors, Joep van Lieshout ; costumes, Nina von Mechow ; lumières, Franck Evin ; vidéo, Christopher Kondek
- Hermann, Günther Groissböck ; Tannhäuser, Lars Cleveman ; Wolfram von Eschenbach, Michael Nagy ; Walther von der Wogelweide, Lothar Odinius ; Biterolf, Thomas Jesatko ; Heinrich der Schreiber, Arnold Bezuyen ; Reinmar von Zwetter, Martin Snell ; Elisabeth, Camilla Nylund ; Venus, Stephanie Friede ; ein Junger Hirt, Katja Stuber
- Chor der Bayreuther Festspiele. Chef de choeur, Eberhard Friedrich
- Orchester der Bayreuther Festspiele
- Thomas Hengelbrock, direction






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 831492

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Opéra   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License