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Bayreuth 2011 : Refus de passion dans Tristan

samedi 1er octobre 2011 par Pierre Philippe
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Irène Theorin, Isolde
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Avec Tristan et Isolde dans cette mise en scène de Christoph Marthaler, c’est la plus ancienne production proposée cette année que nous avons l’occasion de commenter. Dans une esthétique chère au metteur en scène, les chanteurs réunis sont particulièrement habitués au rôle puisqu’ils le chantent depuis au minimum trois ans, Robert Dean Smith en particulier qui a créé cette production et a repris son rôle chaque année. On sent du coup une grande habitude chez tous les protagonistes qui semblent particulièrement à l’aise avec leur personnage et qui connaissent bien tous les pièges de l’œuvre. Mais malgré ces habitudes, le spectateur reste un peu en dehors du drame, à cause d’une mise en scène qui manque de relief et de passion.

Au fur et à mesure des actes, on retrouve les codes et les habitudes du couple Marthaler/Viebrock au travers de décors montrant un monde en décrépitude. Chaque acte possède son monde : le premier est un bateau de croisière ancien et poussiéreux, le deuxième un hall d’immeuble des années 70 et le troisième un gymnase désaffecté ou un bunker. Au fur et à mesure qu’on s’enfonce dans le drame, on s’enfonce aussi dans les décors, dont les murs viennent se superposer. Si la direction d’acteurs est assez soignée, elle va parfois totalement à l’encontre de ce qui est à la fois suggéré par le texte et la musique, comme dans le deuxième acte où le duo d’amour voit les deux amants constamment à distance ou osant à peine se regarder et se toucher. Le premier acte reposant sur une Isolde furieuse convainc beaucoup plus. A noter quelques idées autour des lumières dans les deux derniers actes, mais qui auraient sans doute pu être utilisées de manière plus puissante encore. Tout comme les deux héros au deuxième acte, le public reste assez froid devant cette production.

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Michelle Breedt, Brangäne ; Irène Theorin, Isolde
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Si l’orchestre montre toujours d’immenses qualités, la direction de Peter Schneider est en revanche trop métronomique. Manquant d’émotion et de nuances, on se trouve face à la partition, mais sans qu’une véritable interprétation soit proposée. Alors que des vagues de fond doivent surgir de la fosse, on entend plutôt des crescendo bien menés, mais également bien gentils. De même, les instants de silence, si importants dans Tristan, sont totalement absents. Le grand duo du deuxième acte par exemple, perd de son immensité. La mise en scène déjà, fait tout pour gommer la passion, mais on se trouve en plus privé de ce que l’oreille aurait pu nous apporter. Tout au long de la soirée, on entend donc une direction de routine, sans grand relief, avec des lourdeurs et un volume parfois vraiment trop important. Même le Mield und Leise se trouve entaché d’un manque de retenue et de vision. A coup sûr, cette direction ne va pas hanter les esprits...

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Jukka Rasilainen, Kurwenal ; Robert Dean Smith, Tristan
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Clemens Biber est un pilier de Bayreuth, chantant depuis des années les petits rôles de ténor dans nombre de productions, mais la voix a vieilli néanmoins et du coup, son marin perd le caractère rêveur que l’on peut espérer pour une telle prestation. Bien sûr, la voix reste tout à fait en forme, mais le timbre se fait plus gris et la voix moins douce. De même, le berger se trouve chanté non pas par une voix claire et jeune, mais plutôt par un ténor de caractère en la personne d’Arnold Bezuyen. En revanche Melot et le capitaine sont très bien distribués avec des voix sèches et légèrement violentes.

Kurwenal est chanté par Jukka Rasilainen. Si le chanteur n’est guère subtil, le personnage n’est pas non plus dans le premier acte d’une grande douceur. Le troisième acte le retrouve toujours avec cette voix un peu hargneuse et frustre, mais qu’il dompte assez bien pour proposer un personnage bourru mais sombre. Malgré quelques notes prises avec violence, son Kurwenal devient touchant dans son désespoir.
Michele Breedt, toute engoncée qu’elle est dans son costume, semble ne pas non plus être à l’aise vocalement. Alors qu’elle a proposé une Fricka superbe ici-même, on entend ici une voix légèrement acide, manquant de percussion dans le premier acte. Le personnage reste du coup totalement dans l’ombre d’Isolde, même si elle réussit mieux à s’imposer dans le deuxième acte. Montrant ses qualités dans de biens beaux appels au milieu du duo, on ne comprend pas trop pourquoi cette voix semble ne pas être vraiment à l’aise dans le premier acte.

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Martin Snell, Ein Steuermann ; Robert Holl, König Marke ; Robert Dean Smith, Tristan ; irène Theorin, Isolde ; Michele Breedt, Brangäne
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Robert Holl est un habitué de Bayreuth. Depuis des années, il chante Marke ou Gurnemanz entre autres. Les années ont quelque peu terni l’instrument qui s’éveille doucement lors du monologue, avec quelques sons étranges et quelques petites faussetés. Mais rapidement, le timbre et le chant se font plus libres. Le vibrato reste tout à fait contenu et l’émotion passe devant ce Marke d’une grande noblesse de ton.

Robert Dean Smith était un habitué des rôles légers chez Wagner : Lohengrin ou Walther par exemple. En prenant Tristan, il relevait un défi. Le premier acte le trouve en bonne forme, n’étant pas trop obligé de pousser sa voix assez légère par essence. Le timbre clair et la voix mélodieuse sont un vrai enchantement, et malgré les craintes, il tient le deuxième acte avec vaillance sinon avec éclat. N’essayant pas de forcer pour sonner sa voix plus large qu’elle ne l’est, le chanteur sait s’économiser pour arriver au terme de ce grand duo, sachant ce qui l’attend dans le troisième acte. Malheureusement, en s’économisant, il gomme lui aussi la passion dévorante du personnage. Si le chant est parfaitement conduit, il manque l’abandon extatique qu’on peut attendre dans une telle situation. Le troisième acte est démarré avec la même voix que précédemment, mais au milieu d’un de ses grands monologues, il est pris d’une quinte de toux qui va lui faire vivre un enfer pendant quelques minutes et mettre le public très mal à l’aise. Aidé par Jukka Rasilainen, il va tout de même tenir le coup, toussant tous les trois mots, essayant de chanter sans pour autant que cela sorte. Puis petit à petit la voix revient, malgré une fatigue et une faiblesse dans l’aigu qui vont rester jusqu’à la fin de la représentation. Mais on reste néanmoins admiratif devant cette grande preuve de courage, et aussi une interprétation qui est dès lors devenue beaucoup plus dramatique, le chanteur jetant toutes ses forces dans cette bataille comme Tristan dans sa survie. Semblant de plus en plus à l’aise avec le rôle de saison en saison, Dean Smith réussit tout de même à garder ce qui fait le charme de sa voix : une voix claire et mélodieuse.

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Irène Theorin, Isolde ; Robert Dean Smith, Tristan
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Enfin Irène Theorin est magistrale en Isolde. La voix est fauve, percutante et nuancée. Lançant des aigus comme des javelots, elle propose une Isolde violente, vindicative et humaine à certains moments tout en proposant aussi de belles émotions. Jamais prise en défaut par la tessiture, elle assume tout avec un aplomb sidérant sans sacrifier les nuances ou la ligne de chant. Ses éclats du premier acte sont tout aussi réussis que les passages plus légers de dérision. Le deuxième acte pourrait la trouver bridée par la mise en scène, mais il n’en est rien. Toujours très en voix, elle se tire sans complexe des aigus les plus hauts, créant une Isolde vocalement passionnée. Durant le duo, elle veille à ne pas trop donner de volume, sachant nuancer et maîtriser le torrent pour donner un chant en accord avec celui de son partenaire. Sa dernière intervention est menée avec un soin particulier. Cette mort est prise avec douceur et calme, puis gonfle doucement tout en restant dans un chant doux. Pas de grand aigu puissant ici, juste une grande subtilité. On se trouve ici face à une grande voix de soprano dramatique très bien menée sachant se faire touchante ou tranchante quand c’est nécessaire.

De ce Tristan, on retiendra en premier lieu les deux protagonistes principaux, qui réussissent le tour de force de nous faire vivre une histoire que ni la mise en scène ni la direction d’orchestre ne nous montrent. Si lui semble à la limite de ses forces, elle est d’une rare facilité dans ce rôle. Mais tous les deux sont des chanteurs fins qui savent très bien comment rendre leur texte vivant. Une grande ovation pour l’ensemble de la distribution au final, avec un accueil particulier pour Robert Dean Smith et une ovation pour Irène Theorin. En revanche, le chef reçoit à la fois des huées violentes mais aussi des bravos tout aussi violents. La réponse aux mécontents ?

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- Bayreuth
- Bayreuther Festpielhaus
- 4 Août 2011
- Richard Wagner (1813-1883), Tristan und Isolde, Opéra en trois actes
- Mise en scène, Christoph Marthaler ; décors et costumes, Anna Viebrock
- Tristan, Robert Dean Smith ; König Marke, Robert Holl ; Isolde, Irène Theorin ; Kurwenal, Jukka Rasilainen ; Melot, Ralf Lukas ; Brangäne, Michele Breedt ; Ein Hirt, Arnold Bezuyen ; Ein Steuermann, Martin Snell ; Ein Junger Seemann, Clemens Bieber
- Chœurs du Festival de Bayreuth
- Orchestre du Festival de Bayreuth
- Peter Schneider, direction






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