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Bayreuth 2011 : Lohengrin, ses rats… et son ténor !

mercredi 24 août 2011 par Pierre Philippe
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Georg Zeppenfeld, König Heinrich
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Des rats à Bayreuth ! Sur scène ! Voilà ce qui retenait l’attention dans une bonne partie des articles au sujet de la nouvelle production de Lohengrin l’année dernière. Et pourtant, ces rats sont l’arbre qui cache la forêt, tant le discours de cette production est limpide et en fin de compte assez traditionnel. Cette mise en scène est tout à fait lisible, portée par le grand soin accordé aux détails, et par une grande qualité musicale. Si Jonas Kaufmann tenait le rôle titre lors de la première, c’est Klaus Florian Vogt qui reprend le rôle et qui va dominer cette soirée.

Le premier acte est baigné de lumière avec ces grands murs blancs, des entrées sur les côtés, cette grande porte au fond livrant passage aux personnages de haute lignée. Ce décor est montré dès l’ouverture, durant laquelle Lohengrin, dans une volonté de sortir de son carcan repousse justement ce grand mur pour former la salle. Rapidement, elle va être occupée par ces fameux rats, peuple allemand traumatisé et perdu, rendu à son état sauvage sans personne pour le diriger. L’arrivée du Roi est une délivrance, malgré les défaillances visibles dans son comportement. Mais le peuple ne cherche qu’un chef, peut importe au final s’il est compétent, seul compte que des ordres soient donnés. Continuant la comparaison entre le peuple et les rongeurs, le récit de Telramund est imagé par une animation montrant le combat supposé entre les deux frère et sœur, avant que n’arrive une Elsa percée de flèche telle Saint Sébastien. De part sa stature et son maintien, on se trouve plus ici face à une prophétesse qu’à une jeune fille naïve, ceci étant encore renforcé par le timbre d’Astrid Weber. Toute cette foule attend l’arrivée du fameux sauveur, mais personne n’y croit, et même Elsa a des doutes lors du dernier appel. Arrive enfin Lohengrin dans un murmure de soulagement et une grande admiration de la part du peuple, mais aussi du roi lui-même. Mais comme son arrivée ne peut être sans contrepartie, le cygne suit Lohengrin, reposant déjà dans son cercueil. Au contact du héros, la population commence à perdre de son animalité, enlevant sa peau de rat qui restera néanmoins suspendue au dessus de la scène, préfigurant une possible rechute en cas de perte de Lohengrin. Nous voici donc avec un peuple tout de jaune vêtu, fêtant l’arrivée de celui qui porte tous ses espoirs. C’est sur une scène vidée de tous que Lohengrin explique à Elsa pourquoi il est venu et sous quelle condition il pourra rester. Tout ceci se termine par une déclaration d’amour, sous les yeux froids et cruels d’Ortrud.

Reviennent le roi et le peuple qui continue son chemin vers l’humanité en perdant cette fois sa tête de rat pour y gagner un chapeau. Le combat, tout comme le récit de Telramund, est illustré par des rats et des souris et c’est en plein milieu de celui-ci que le noble du Brabant découvre la perfidie de son épouse, rompant le combat et se tournant contre elle. Ainsi vainc Lohengrin, au grand soulagement de tous. Elsa et lui sont salués comme les sauveurs de ce monde en péril. Mais comme on le supposait à l’entrée du cygne, le sacrifice est consommé pour Lohengrin puisque l’on voit un oiseau dont seule la tête porte encore des plumes.

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Klaus Florian Vogt, Lohengrin
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Si le premier acte était rayonnant de toutes ses parois blanches, le deuxième est immédiatement plus sombre, s’ouvrant sur une troupe de rats volant les restes de la fortune des Telramund déshonorés. Si on pouvait avoir espoir en l’évolution des hommes du peuple, si un moment ils sont presque revenus à leur caractéristiques normales, la nature reprend vite ses droits. Les deux Telramund sont donc là, témoins impuissants de ce pillage. Tous deux habillés de vestes et de pantalons d’acier brillant, on voit rapidement qui dirige le couple : Friedrich va rapidement se répandre en lamentation et en reproches envers sa femme, alors que cette dernière dévoile tout son noir caractère et sa facette manipulatrice, usant de son mari pour arriver à ses fins. Ce dernier point est particulièrement clair quand on voit Ortrud effectuer les mêmes gestes d’affection sur son mari que sur le cheval mort il y a peu. Puissante, elle va jouer de tous ses atouts pour reprendre son époux sous sa coupe. Elle le domine de tout son poids, se trouvant au dessus de lui lors du serment de vengeance alors qu’il reste allongé à terre. Cette Ortrud est terrifiante et sa conversion en femme misérable ne dure que très peu de temps, celui de rentrer dans les bonnes grâces d’Elsa, arrivant toute de blanc entourée avec comme compagnon un grand cygne. Durant l’interlude du changement de scène, on retrouve les rats... ceux du début d’acte n’étaient pas isolés, tous sont de retour, se trouvant visiblement mieux dans cet état à jouer dans leurs cages qu’en humains dotés de raison.

Le Héraut dompte toute cette foule avec une habitude manifeste. Devant l’arrivée du cortège en vue du mariage, les hommes retrouvent tout de même une tenue humaine, tout en conservant néanmoins les mains et les pieds du rat. Les femmes quand à elles sont en robes colorées... mais portent la queue de la souris montrant qu’elles restent encore dans un état transitoire. Cette foule étrange et peureuse se fend pour laisser entrer Elsa, parée d’une immense robe de plume blanche. Elle est rapidement rejointe par son contraire en la personne d’Ortrud portant la même robe mais noire. Les cygnes sont en présence et l’affrontement va se trouver plus équilibré que souvent, l’une ne prenant pas l’avantage sur l’autre jusqu’à l’arrivée du Roi et de Lohengrin où Elsa semble s’effondrer. Revenant à elle, la cérémonie peut commencer, mais cette fois, c’est Friedrich qui arrive, voulant retrouver son honneur. Rapidement rejoint par Ortrud qui surveille la foule depuis les marches de l’escalier menant à l’autel, telle un oiseau de mauvais augure. Alors que la situation semble réglée, Lohengrin étant félicité par le peuple, Elsa se trouve la proie de Telramund et de rats. Totalement perdue, elle s’effondre au milieu du nuage de plumes créé par sa robe, semblant perdre toute réalité. Toujours par sa présence rassurante et bienveillante, Lohengrin lui fait retrouver sa dignité et arrivant devant la croix, ce sont cette fois a priori des dératiseurs qui démontent le symbole. C’en est trop pour Lohengrin qui les repousse et reforme cette croix, alors qu’Elsa, brisée une fois de trop, nous fait quelques battements d’ailes (qui ne sont pas sans rappeler ceux d’Odette dans Le Lac des Cygnes de Tchaïkovski) avant de s’effondrer une nouvelle fois.

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Petra Lang, Ortrud ; Tomas Tomasson, Telramund
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Le troisième acte s’ouvre comme les deux premiers par l’irruption des rats venus souhaiter tous leurs vœux de bonheur au couple. Arrive la chambre et rapidement, on note un changement chez Elsa qui refuse tout d’abord d’y entrer, puis qui s’éloigne dès qu’elle en a l’occasion de Lohengrin. La défiance qu’on perçoit dans son attitude ne peut pas être effacée par le réconfort que lui offre Lohengrin, elle voulant toujours s’enfuir alors que lui cherche à la calmer comme on calmerait un fou. Elle en vient à voir surgir au milieu du lit nuptial le cercueil contenant les plumes du cygne mort ayant amené son héros sur ces rives. Au moment de la question fatidique, un rat armé arrive (Telramund) rapidement tué par notre héros qui reste seul alors que son bonheur possible recule en fond de scène pour disparaître. Il va lui falloir partir alors que nous trouvons le peuple enfin libéré de son attitude animale, enlevant sa tête de rat et ne portant alors plus aucun signe bestial, allant même jusqu’à fusiller ces têtes au sol. Comme nous le montre l’animation, la bête créée et maintenue en vie par la terreur est morte, au plus grand bonheur d’un roi qui semble avoir retrouvé de sa vaillance. Arrive Elsa, toute de noir vêtue, puis Lohengrin lui aussi sombre. Apprenant la trahison, le peuple prend à parti Elsa alors que Lohengrin en explique les raisons. Seul en plein centre d’une scène vide, il va alors révéler son identité à tous. Alors que le peuple, placé sous le patronage du cygne se lamente, l’oiseau revient justement sous forme d’un volume coiffé d’un drap frappé du volatile blanc. Lohengrin remet à une Elsa au bord de la folie les insignes de la royauté pour son frère après lui avoir fait des adieux déchirants, puis se dirige vers le cygne alors que le peuple se retrouve à terre. Arrive alors une Ortrud toute en blanc, voulant signifier par là toute la faute d’Elsa, mais voyant un œuf à proximité, elle doute puis est terrassée à la vue d’un enfant difforme enfanté par le cygne : le frère d’Elsa. C’est donc lui qui deviendra roi... l’avenir reste donc totalement indistinct malgré le retour du prince.

Mise à part la représentation du peuple par des rats, on reste donc dans une mise en scène assez littérale. Les décors dans leur sobriété sont fort beaux, représentant selon les créateurs l’utopie impossible dans laquelle voudrait vivre le peuple. Une bonne direction d’acteurs s’ajoute à tout cela pour donner une mise en scène très intéressante.

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© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

L’orchestre est comme toujours à Bayreuth superbe, de beaux timbres légers et aériens, tout en apportant la pompe nécessaire aux moments les plus guerriers. En revanche, le tempo adopté par Andris Nelsons semble quelque peu trop rapide à certains moments, enlevant un peu de sa noblesse à la partition. L’enthousiasme du chef fait paraître certains moments légèrement brouillons à cause de la vitesse d’exécution, mais on profite tout de même d’une belle partie orchestrale, nuancée et soyeuse. Autre valeur sûre du festival, les chœurs sont magnifiques, d’une grande homogénéité et de plus fortement sollicités par une mise en scène leur demandant un jeu bien particulier dans leurs costumes de rongeurs.

Le Héraut de Samuel Youn est très bon, franc de timbre et de voix. Toujours maître de lui, son autorité est manifeste et son habileté à manier les foules démontrée. Totalement impartial, il reste d’une grande sobriété tout en étant fort efficace. Son Roi, Georg Zeppenfeld, est vocalement superbe, plein d’humanité et de noblesse, semblant retrouver quand il chante ce qui lui fait défaut dans ses gestes et sa posture. Lors de ses interventions, on trouve un roi, en cohérence avec ses paroles, mais dès que sa fonction n’est plus mise en avant, l’homme divague, perturbé par ce peuple qui lui demande son aide. Scéniquement, l’effet produit par ce personnage grand, maigre et coiffé d’une couronne noire est vraiment très fort, sorte de roi sans pouvoir mais possédant d’immenses responsabilités.

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© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Du couple maléfique, vêtu de gris acier, on entend principalement Tómas Tómasson au premier acte, baryton qui porte la méchanceté dans sa voix. Pas ici de noble guerrier perdu par sa femme : la noirceur était déjà présente, comme le révèlent le timbre non homogène et cette façon droite d’attaquer certaines notes. En revanche, si l’entrée est très vaillante, le chanteur perd rapidement de la puissance pour devenir trop discret dans le final du premier acte. Prenant la relève, Petra Lang compose une Ortrud très forte scéniquement dès le premier acte, et dévoilant toute sa voix dès le début du deuxième. Elle va alors brûler la scène de sa présence, montrant toute sa puissance face à un Tómasson légèrement à la peine (transposant d’ailleurs une partie du serment qui semble trop haute pour lui). Reprenant un peu de forme vocale, il n’en reste pas moins un cran en dessous de sa femme. Il faut dire que Petra Lang montre ici toute l’étendue de son intelligence et les beautés sombres de sa voix. D’un timbre très tranchant, son chant est une véritable conjuration du mal. Glaçante et emportée, elle nous fait trembler durant son fameux « Entweihte Götter ! », lancé avec une haine farouche, ne cherchant pas à faire sonner les graves de façon belle, tranchant par ses aigus et d’une longueur de souffle impressionnante. Cela résume parfaitement la performance qu’elle réalise tout au long de la soirée. Si sa transformation en femme brisée reste un peu trop discrète, la facette noire et violente du personnage est magnifiquement rendue par une artiste assez à l’aise avec la tessiture pourtant si tendue du rôle. Seules les imprécations finales la trouveront quelque peu à la peine, avec des aigus arrachés. Il faut dire que ces dernières phrases sont particulièrement abruptes et tendues. Mais on tient là une grande Otrud par sa voix, mais aussi par cette intelligence et cette violence contenue.

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© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Remplaçant à la dernière minute Annette Dasch, Astrid Weber surprend dès son entrée. Habitués à des voix lumineuses ou sensuelles, on se trouve face à une voix assez dramatique par ses accents et au timbre plutôt sec. Du coup, la petite fille fait place à la femme droite et fière, sûre de son droit au premier acte. Son rêve en revanche est encombrée d’un vibrato qui défigure quelque peu la ligne de chant, dommage car l’attention aux mots et aux nuances est là ! Si ces moments de pure émotion la trouvent donc légèrement en difficulté, la confrontation avec Otrud lui permet au contraire de mettre en valeur ce tempérament qui couve, rivalisant avec le cygne noir sans ciller avant de perdre toute force. Les fêlures de la voix deviennent ensuite symptomatiques de l’esprit chancelant de la jeune fille, totalement perdue et torturée. Le duo avec Lohengrin sera criant de vérité, Elsa semblant aux abois scéniquement, mais aussi vocalement. Une prestation vraiment impressionnante d’engagement malgré ces petites difficultés dans les aigus extrêmes et un vibrato qui peut se faire trop présent par moments. On ne peut que saluer Astrid Weber pour ce remplacement de très bon niveau !

Pour terminer, c’est Klaus Florian Vogt qui revient à Lohengrin après en avoir fait pendant de longues années son personnage clé dans l’imaginaire des amateurs d’opéra. Dès l’entrée, on est subjugué par la beauté du timbre clair et sonore, la voix placée haut dans le masque lui permettant d’user d’une voix mixte de toute beauté tout en assurant avec panache les aigus en pleine voix. Il fait entendre toute la palette que peut produire une voix de ténor, le tout sans jamais en faire trop, sans avoir l’air de forcer ou de démontrer. Même les moments les plus tranchants restent chantés avec goût. Pourquoi crier contre Otrud quand on peut lui signifier avec un détachement sobre et franc la preuve de son dédain complet ? Tout au long de la soirée, on assiste à une véritable leçon de chant, montrant une technique infaillible, une voix homogène où s’intègre parfaitement le mixage délicat. On ne sait que louer de plus au final entre l’interprétation fouillée et superbe ou la voix d’une beauté irréelle. Toute sa prestation montre une musicalité confondante, du plus léger piano à l’aigu retentissant, du chant élégiaque aux avertissements graves. Son Lohengrin était déjà connu, mais l’effet en salle est tout bonnement incroyable. Malgré les années et les rôles plus lourds, il conserve cet instrument si particulier et si beau. Un immense moment !

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Klaus Florian Vogt, Lohengrin
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Comment conclure ? Une mise en scène au final assez classique malgré la présence des rats. On reste dans l’illustration intelligemment réalisée de l’histoire écrite, sans en détourner le message. Musicalement, la qualité est très haute, avec une distribution dont la seule faille relative est le Telramund. La direction d’orchestre et les chœurs sont eux aussi très bons. La réaction du public ne se fait pas attendre avec une ovation réservée à tous les participants, et même une salle qui se met debout spontanément pour accueillir le héros de la soirée, Klaus Florian Vogt. Un superbe ensemble qui nous vaut un grand moment de théâtre et de musique, le tout couronné par un Lohengrin magistral.

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- Bayreuth
- Festpielhaus
- 02 Août 2011
- Richard Wagner (1813-1883), Lohengrin, Opéra en trois actes
- Mise en scène, Hans Neuenfels ; décors et costumes, Reinhard von der Thannen ; lumières, Franck Evin ; vidéo, Björn Verloh
- König Heinrich, Georg Zeppenfeld ; Lohengrin, Klaus Florian Vogt ; Elsa von Brabant, Astrid Weber ; Friedrich von Telramund, Tómas Tómasson ; Ortrud, Petra Lang ; Der Herrufer des Königs, Samuel Youn ; 1. Edler, Stefan Heibach ; 2. Edler, Willem van der Heyden ; 3. Edler, Rainer Zaun ; 4. Edler, Christian Tschelebiew
- Chor der Bayreuther Festspiele. Chef de choeur, Eberhard Friedrich
- Orchester der Bayreuther Festspiele
- Andris Nelsons, direction











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