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Bayreuth 2011 : La révolte des Maîtres

mardi 9 août 2011 par Pierre Philippe
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Adrian Eröd, Sixtus Beckmesser ; James Rutherford, Hans Sachs
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Lors de la création de cette production des Meistersinger von Nürnberg en 2007, la mise en scène de Katarina Wagner avait fait grand bruit. L’arrière-petite-fille de Richard Wagner avait il faut bien le dire déjà fait parler d’elle pour des mises en scènes très controversées. Mais quelques années plus tard, qu’en est-il finalement ? Et si on parle beaucoup de la mise en scène, qu’en est-il du point de vue musical ?

Commençons donc par ce qui a fait le plus couler d’encre : la mise en scène. Le premier acte nous entraîne dans un lieu aseptisé, où l’art est bien rangé dans de petites salles tout en n’étant pas trop envahissant. C’est le lieu où se réunissent les maîtres, qui baigne dans une atmosphère religieuse, renforcée par la rangée de cierges devant l’autel de la peinture, le rituel de la mise en place de la table, ainsi que le passage de la fameuse tablature qui est un dérivé de l’hostie chrétienne. Les Maîtres sont donc des gardiens du temple, mais d’un temple fermé et froid. En y regardant de plus près, on voit bien que cette scénographie est pleine d’éléments ridicules, au sommet desquels on trouve les fameux cierges qui ne sont rien d’autre que les pieds de la table ! Ainsi, l’objet sacré n’est en fait qu’un outil bien commode. On sourira aussi devant les petites piles de manuels des maîtres que l’on croirait à l’école. Au milieu de ces règles strictes évoluent deux fortes têtes : Sachs et Walther. Le premier dénote grandement parmi ses camarades, refusant les gestes rituels, semblant tourner le dos à ce que les autres disent... il est d’ailleurs à noter que même Pogner semble fatigué de tout ce décorum. Et puis Walther, qui est ici pour renverser toutes les valeurs, pour imposer coûte que coûte son art. Il va donc modifier les œuvres, taguer les objets... Face à cette tempête, certains vont rester fixés sur leurs acquis comme Beckmesser, d’autres vont regarder ces innovations d’un œil curieux comme Pogner, et enfin Sachs va lui sauter sur l’occasion de renverser ce qui est devenu pour lui un poids. À noter qu’ici, l’art principal n’est pas le chant comme dans l’original, mais la peinture (on pense alors au Tannhäuser mis en scène par Robert Carsen à l’Opéra National de Paris qui avait effectué cette même transposition artistique en 2007).

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© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Le deuxième acte se situe dans le même décor, mais sans les œuvres d’art qui s’y trouvaient, mis à part une étude de main réalisée par Rodin, tendue vers le ciel. Le reste de la scène est rempli de tables et de chaises faisant de ce lieu une cafétéria pleine d’apprentis. Aucune référence au métier de Sachs, si ce n’est la présence des chaussures dispersées sur la scène, l’artisan semble s’être éloigné de son métier pour se consacrer à l’art. Eva est ici présentée non pas comme une jeune fille douce, mais plutôt comme une enfant gâtée qui cherche à choquer son père. Si dans le premier acte elle n’avait été qu’en admiration devant Walther, elle s’implique beaucoup plus ici, prenant une part active dans l’art tel que le veut le jeune artiste, devenant alors une statue sur laquelle il peut donner libre cours à son inspiration. Son amie Magdalene quant-à elle est totalement transparente : sorte de jeune fille immature, elle joue à la coiffeuse ou dort tout le long de l’acte. L’arrivée de Walther dans cette salle va commencer à révolutionner l’ambiance. D’abord, il va abattre le symbole de l’art ancien et une fois à terre, il ajoute sa touche personnelle à la main sculptée, qui va devenir le lieu de sa création artistique, y faisant monter Eva comme sur un piédestal pour en faire son œuvre. Durant tout l’acte, Sachs reste assez en retrait, ne faisant au final que pousser Beckmesser à se ridiculiser devant tous les apprentis, provoquant alors une révolte chez ces derniers qui vont se ruer dans la liberté artistique proposée par Walther, renversant les maîtres. Devant une telle violence, Walther et Sachs vont comprendre leur erreur, tout cela trop vite et trop loin. La dernière image voit alors le premier ranger les manuels de la tablature alors que l’autre nettoie la main qu’il avait peinte à son arrivée.

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Adrian Eröd, Sixtus Beckmesser ; Burkhard Fritz, Walther von Stolzing ; Michaela Kaune, Eva
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Le troisième acte enfin nous montre le monde culturel tel qu’il est devenu après la révolution : Sachs habite dans un lieu blanc et dépouillé décoré de meubles modernes pendant que les grands artistes allemands ont été mis à la retraite et vaquent à des occupations inutiles et cycliques. Voyant ce gâchis, le cordonnier va donc se remettre à suivre les règles et redevient un Maître, essayant de canaliser la fougue de Walther pour en faire sortir une œuvre moins violente qu’avant. Le jeune artiste est donc petit à petit éduqué alors que Beckmesser plonge dans les joies de l’art nouveau, ayant changé du tout au tout par rapport à sa personnalité rigide et conservatrice du début. Les deux artistes semblent avoir changé de rôle. En effet, Walther rentre dans le moule, se voyant marié à Eva alors que David est marié à Magdalene. Le premier tableau se clôt donc sur ces promesses d’union et de vie de famille heureuse... mais pour Sachs, l’interlude va être mouvementé ! Harcelé par les retraités de l’art, il assiste à une sorte de bacchanale des plus échevelée entre ces grands artistes. Ne serait-ce pas un peu trop direz-vous ? Si bien sûr... sauf que tout ceci est rattrapé avec brio par la suite où l’on voit les metteurs en scène et directeurs de cet interlude mis hors de la scène manu-militari par les apprentis. Car après avoir traité la peinture dans le premier acte et dans une moindre mesure la sculpture dans le deuxième, c’est l’art de la mise en scène qui est au centre de ce troisième acte. Le concours qui suit va être l’affrontement entre le traditionalisme passéiste et la provocation moderne, Beckmesser chantant tout en faisant naître de terre un homme nu qui sera rejoint par une femme dans la même tenue (on assistera ici à la bataille du public entre les spectateurs criant au génie et les autres huant), alors que Walther nous propose un prince et une princesse sous une voûte arborée faite de toile peinte. On voit là deux courants opposés, extrêmes qui s’affrontent et c’est la tradition amidonnée qui sortira vainqueur. On revient malheureusement à une situation encore plus figée qu’au début, la nouveauté étant rejetée car trop violente.

Comme on peut le voir, cette mise en scène pose beaucoup de questions à propos de l’art, mais on y perd une part des nuances et des sous-entendus que propose le livret. Pour les personnages d’abord : Sachs est ici présenté comme un contestataire, alors que le livret nous suggère qu’il est plutôt libéral, et on se demande bien comment il peut encore être accepté dans le cercle des Maîtres vu son rejet de leurs codes. Walther est un artiste novateur dans le texte de Wagner alors qu’il est ici un révolutionnaire ne vivant que pour son art. Les caractères sont donc poussés l’extrême, empêchant du coup le second degré et l’évolution logique des personnages.

Autre chose assez frappante, le refus de tout amour. Des deux couples proposés, aucun n’a un véritable moment de tendresse tout au long de la soirée. Walther ne semble intéressé que par son art (alors qu’à l’origine, cet art est le moyen de conquérir la main d’Eva), alors que David et Magdalene ne se regardent même pas. Lui toujours à vaquer de droite et de gauche pour plaire à ses maîtres pendant qu’elle reste totalement en dehors de l’histoire. C’est donc une vision assez radicale du sujet qui nous est livrée, non pas totalement hors sujet bien sûr car centrée sur l’évolution artistique, mais qui enlève l’humanité des rapports entre les personnages.

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James Rutherford, Hans Sachs
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Musicalement, la soirée est loin d’être indigne, mais ne restera cependant pas dans les mémoires. Le chef Sebastian Weigle fait ronronner gentiment le magnifique orchestre du festival, articulant les phrasés et nuançant assez bien... mais sans pour autant qu’on y entende un vrai caractère. L’orchestre se borne à accompagner les chanteurs là où il devrait faire jeu égal avec eux ! Alors que l’ouverture possédait bien le ton légèrement martial requis tout en ménageant des moments de plus grande délicatesse, on va rapidement dans la représentation faire totalement abstraction d’un orchestre qui se trouve écrasé par le sujet et les chanteurs.

Les chœurs sont splendides d’homogénéité et de timbres, que ce soit dans la petite formation des apprentis ou dans les grandes scènes de foule. Pour ce qui est des rôles des Maîtres, l’ensemble est beau et sans point faible. Et pour les dominer, on trouve un Pogner superbe en la personne de Georg Zeppenfeld. Le timbre est sonore et grave, l’attitude noble et paternelle. On ne pourrait lui demander qu’un peu plus de personnalité peut-être car face à lui se trouve un Beckmesser vraiment impressionnant. Le rôle est dramatiquement intéressant bien sûr, mais a priori vocalement moins valorisant. Et pourtant, Adrian Eröd réalise une prestation remarquable de nuances vocales et de compréhension du texte. Jamais totalement ridicule ou tout à fait désagréable, il fait un usage très bien dosé de son timbre assez sec en y ajoutant avec intelligence une certaine nasalité bienvenue. Les phrasés sont affectés à plaisir tandis que scéniquement le personnage est d’une rigidité parfaite ! Sa transformation en Beckmesser nouveau style est une vraie métamorphose, toute cette rigidité vocale et scénique vole en morceaux pour proposer une caractérisation plus étrange et énigmatique.

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Adrian Eröd, Sixtus Beckmesser
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

C’est le ténor qui domine chacun des deux couples, particulièrement celui composé de Magdalene et David. Possédant une voix claire mais sonore et magnifiquement conduite, Norbert Hernes propose des moments de poésie qu’on ne trouve pas chez ses partenaires. Il est le souffle de l’inspiration qui passe au milieu de ces artistes figés dans leurs postures académiques ou révolutionnaires. Face à lui, la Magdalene de Carola Guber montre une voix assez dure, sèche et sans vraie séduction. Son personnage est il est vrai plutôt sacrifié par la production, lui enlevant beaucoup de son importance. Pour le couple principal, le résultat est le même, malgré un meilleur équilibre. Ainsi Michaela Kaune montre un timbre dans le médium qui est coloré et vivant, mais dès que le registre aigu approche, la voix se fait métallique et sèche. Là encore, le personnage perd de son importance dramatiquement vu le peu de considération que lui porte Walther, mais certains moments sont légèrement maltraités comme le début du quintette où plusieurs attaques sont droites et peu agréables. En Walther, Burkhard Fritz fait montre d’une belle vaillance, mais sacrifie la poésie et les demi-teintes qui font de ce rôle un rêve pour tout ténor lyrique. Ainsi, mis à part dans le troisième acte, ce ne sont que récriminations et revendications qui semblent sortir de sa bouche, sans la poésie innée qui habite Walther. Cette poésie fait son apparition dans le dernier acte, mais elle n’a pas la fluidité nécessaire, amputée de plus par des aigus serrés. Plus fruste qu’à l’habitude, on peine à être ému par le personnage ou même à lui témoigner de la compassion dans sa difficulté à entrer dans le cercle des Maîtres.

Enfin, celui qui est normalement le personnage central, Hans Sachs, se voit presque voler la vedette par notre Beckmesser. En effet, si James Rutherford possède une voix sonore, il lui manque à lui aussi cette rondeur et cette douceur qui font les grands Sachs. Souvent sèche ou engorgée, la voix perd régulièrement de sa beauté, proposant un personnage moins joueur et malin que prétentieux et sec. Là où on attend un sage à l’humour bonhomme, on trouve un artiste torturé et vindicatif. À cela on peut aussi ajouter le faible impact des mots, ce qui reste assez dommage pour celui qui est fêté comme un maître de l’écriture. Là où d’autres font vivre le texte, sculptent les phrases pour en montrer toute la construction savante mais claire, Rutherford les chante sans rien en mettre vraiment en valeur, ce qui donne un Sachs beaucoup moins fin qu’il ne devrait l’être.

Au final, une soirée intéressante qui propose une mise en scène certes iconoclaste mais dont les idées sont fortes. Si tout n’est pas forcément clair ou assez discret, il en ressort tout du moins une analyse de l’évolution du milieu artistique. Lors des saluts, on remarquera que si la partie musicale a été ovationnée, la mise en scène a en revanche été huée violemment par une bonne majorité du public.

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- Bayreuth
- Festpielhaus
- 30 Juillet 2011
- Richard Wagner (1813-1883), Die Meistersinger von Nürnberg, Opéra en trois actes
- Mise en scène, Katharina Wagner ; décors et costumes, Tilo Steffens ; costumes, Michaela Barth ; lumières, Andreas Grüter
- Hans Sachs, James Rutherford ; Veit Pogner, Georg Zeppenfeld ; Kunz Vogelgezang, Charles Reid ; Konrad Nachtigal, Rainer Zaun ; Sixtus Beckmesser, Adrian Eröd ; Fritz Kothner, Markus Eich ; Balthasar Zorn, Edward Randall ; Ulrich Eisslinger, Florian Hoffmann ; Augustin Moser, Stefan Heibach ; Hermann Ortel, Martin Snell ; Hans Schwarz, Mario Klein ; Hans Foltz, Diógene Randes ; Walther von Stolzing, Burkhard Fritz ; David, Norbert Hernest ; Eva, Michaela Kaune ; Magdalene, Carola Guber ; Ein Nachtwächter, Friedemann Röhlig
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