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Bayreuth 2010 : Siegfried

lundi 20 septembre 2010 par Philippe Houbert
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Le Wanderer lègue la tête de Mime à celui qui ne connaît pas la peur - Acte 1 scène 2
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Siegfried n’est pas le plus complexe des quatre opéras du Ring à mettre en scène car il repose, en tout cas pour les deux premiers actes, sur une théâtralité naturelle fondée sur des dialogues et une action très directs. Il n’est donc pas étonnant de retrouver bon nombre de qualités perçues dans l’Or du Rhin : respect du texte, jeu d’acteurs fondé sur l’interactivité.

Après un prélude dans lequel Christian Thielemann nous introduit musicalement dans le cerveau de Mime, le rideau se lève sur une salle de classe d’école primaire, en forme de triangle rectangle dont l’avant-scène serait l’hypoténuse, l’angle droit étant encadré par la porte de la salle et une première grande ouverture. Rien ne manque : tableau noir, squelette, table de multiplication, globe terrestre, horloge …. et une sorte de hachoir qui fera office de forge. Visiblement, le petit Siegfried n’est pas encore en lycée technologique ! Côté jardin, le lit du petit garçon que fut (ou qu’est encore) le héros, ainsi que ses jouets dont un nounours sur lequel le grand-père-Wanderer jettera un œil à peine attendri.

Siegfried fait son apparition par une des grandes fenêtres-ouvertures, avec une peau d’ours qui permet d’éviter la grosse peluche habituelle. Vite ôtée, elle laisse place à une vague copie de la tenue de son père dans la Walkyrie, mais plutôt dans le genre treillis laissant apparaître de beaux biceps et des abdominaux à rendre jaloux des gymnastes. On est tout de suite frappé par l’apparence très gamine de Siegfried. C’est un grand « ado » d’aujourd’hui, très insouciant, zappant d’une activité à l’autre, peu enclin à respecter quelque autorité que ce soit, pas par esprit révolutionnaire qui lui est totalement étranger, mais comme ça, parce qu’il n’y a rien à apprendre des « vieux ». Dès son entrée en scène, ce sont les livres qui sont la cible du garçon, tous éparpillés aux quatre coins de la salle de classe. Toute cette première scène est extrêmement réussie sur le plan scénique, franchement drôle comme le texte s’y prête. Les Mime et Siegfried étant d’excellents acteurs, cela donne un couple très attendrissant, entre un maître casse-pied et complètement débordé par la situation sans comprendre pourquoi, et un jeune qui n’aspire qu’à vivre sa vie sans avoir de comptes à rendre à quiconque.

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Mime essaie d’enseigner la peur à Siegfried - Acte 1 scène 3
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Peut être est-ce un défaut de famille, Wotan devenu Wanderer apparaît aussi par une des grandes fenêtres, avant que de faire sa vraie entrée par la porte, puis, mis à la porte par Mime, de surgir de derrière le tableau noir. On serait presque chez Guignol mais cela ne choque aucunement. Cette scène des énigmes en est proche, même si, en son issue, c’est un Wotan sadique qui se révèlera. Englué dans ses propres contradictions, il n’est pas question pour lui que qui que ce soit recueille l’héritage. Cette scène est traitée par Tankred Dorst de façon assez classique, Mime et Wotan échangeant les positions de maître d’école (sur l’estrade) et d’élève (assis à sa table). Le travail d’acteur sur le personnage de Mime est excellent, qu’il s’agisse de son « numéro » au tableau noir pour illustrer les questions qu’il juge bon de poser au Wanderer, que des anti-sèches auxquelles il a recours pour répondre aux deux premières énigmes de son adversaire.

Point de grande machinerie à la Chéreau-Peduzzi dans la scène de la forge. Après une très réussie scène d’apprentissage de la peur, tout se passe derrière un paravent sensé voiler des secrets de fabrication. Siegfried ne se donne guère de peine, préférant visiblement « animer » le pseudo-soufflet en pointant son épée provisoire dans toutes les positions possibles (comme il le fera au deuxième acte lors des conseils de Fafner mourant). On atteint un joli moment d’humour quand la mixture-poison préparée par Mime arrive à état de « fusion » avant l’épée tant attendue. L’acte se termine sur un Mime jouant « le Dictateur » de Chaplin, en jonglant avec son misérable globe terrestre, que Siegfried fera voler en éclats afin de tester son « neidliches schwert ».

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Mime s’essaie au Dictateur - Acte 1 scène 3
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Musicalement, si Wolfgang Schmidt est remarquable scéniquement, il est tout de même raisonnable de se demander pourquoi il oublie trop souvent de chanter pour employer un sprechgesang assez douteux, et quel besoin il a de « salir » sa voix au point de la rendre caricaturale. Albert Dohmen est beaucoup plus en voix que dans la Walkyrie. Fatigue physique ou non, on ressent néanmoins une forme de lassitude scénique, qui pourrait assez bien coller au rôle si, ici, cela ne confinait à une forme de détachement. La très belle surprise vient du Siegfried de Lance Ryan. Ce ténor canadien était déjà l’un des points forts musicaux de la Tétralogie de la Fura del Baus à Valence (DVD C Major), mais, ici, tant par ses talents d’acteur (il contribue grandement à la gaminerie du rôle) que sur le plan vocal, il nous offre une très belle confirmation. Les puristes pourront dire que c’est plus un Siegmund qu’un Siegfried mais, dans la pénurie actuelle, il serait de bien mauvais aloi de faire la fine bouche. Le timbre est beau, la technique impeccable, la puissance (sans doute aidée par l’acoustique merveilleuse du Festspielhaus et par la direction attentive de Thielemann) y est : que demander de plus ?

Si l’on excepte le bâclage du passage de chant d’oiseaux quand Siegfried se compare aux animaux (après quelques ré-écoutes de plusieurs enregistrements partition en main, il semble que ce soit un passage particulièrement périlleux pour les vents dans les versions en direct), la direction orchestrale de Christian Thielemann est remarquable, vivante, très à l’écoute des chanteurs et franchement terrifiante dans l’interlude expressionniste entre les scènes 2 et 3.

Le deuxième acte, là encore après un prélude anthologique, nous fait entrer dans l’un des plus beaux décors de cette production. Une forêt tronquée (à tous les sens du terme) apparaît : arbres coupés, souches abandonnées, le tout surplombé du chantier d’une route, avec des piliers plantés, une tente de travaux sur la route. Deux ouvriers sortiront de cette dernière au moment du réveil du dragon par Wotan. Fafner a beau veiller sur son trésor, peut être est-il encore bâtisseur à ses moments perdus.

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La confrontation Alberich-Wanderer au début de l’acte 2
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Alberich attend, assis sur une chaise, qu’il jettera de fureur lors de l’arrivée de Wotan, et que Siegfried trouvera et expédiera dans un fourré, semblant se soucier de la préservation de la nature comme d’une guigne. Encore une fois, la mise en scène colle parfaitement au texte. Du coup, tout semble couler de source et même être plus rapide que d’habitude, impression non confirmée par la durée effective. Le réveil de Fafner par Wotan se manifeste par une simple fumée jaune en fond de scène à chaque réplique du dragon. Siegfried et Mime apparaissent, le premier avide de liberté et de nouveaux défis. L’ensemble de la production laissera cette impression forte d’un Siegfried zappeur, uniquement dans l’instant. Pour l’instant, rien ne le touche, ni l’état de la nature (indifférence par rapport à la chaise laissée par Alberich), ni Mime dont il se débarrasse provisoirement, puis radicalement, presque sans y prendre garde. Entre ces deux moments, il aura tué Fafner et écouté les conseils de ce dernier d’une oreille presque distraite, préférant se livrer à quelques pitreries avec son épée-jouet.

Lors du combat, le dragon n’est qu’un simple homme vêtu d’une grande cape dont il se sert pour arme, le tout au fond d’une faille (sismique ?). Néanmoins, le combat est plus réaliste que dans nombre de mises en scène, Siegfried semblant presque peiner à en sortir vainqueur. Les scènes de chamaillerie entre Alberich et Mime, puis entre ce dernier et Siegfried, donnent lieu à de beaux numéros d’acteurs. Entre ces moments, une bande de gamins sera apparue, jouant à chat dans la forêt, un seul d’entre eux restant fasciné par la faille, avant de quitter la scène.

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Siegfried savoure les murmures de la forêt
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Musicalement, à part les réserves déjà exprimées quant au Mime de Wolfgang Schmidt, nous sommes près du très haut niveau. Albert Dohmen (Wanderer) et Andrew Shore (Alberich) sont au mieux de leurs prestations respectives. Lance Ryan confirme l’excellente impression du premier acte. Rarement aurons nous été aussi émus par la scène des « Murmures de la forêt ». Christiane Kohl est un honnête Waldvogel (on passera sur son apparition scénique un tantinet ridicule à la fin de l’acte). Diogenes Randes est un très remarquable Fafner, au beau cantabile émouvant. Adressons nos félicitations au corniste pour sa prestation dans la redoutable partie de l’appel de Siegfried et à Christian Thielemann pour son admirable direction, notamment durant la très poétique scène des Murmures de la forêt. Sans aucun doute, le meilleur acte de cette production.

Le troisième acte constitue, à la différence des deux autres, une redoutable gageure pour les metteurs en scène. Comment rendre le terrible affrontement verbal entre Wotan et Erda (il faut lire et relire le texte pour se rendre compte des vacheries que les deux protagonistes peuvent échanger) ? Si le « duel » Wotan-Siegfried pose moins de problèmes, il n’en est pas de même de l’impossible scène finale, où Wagner ne peut résoudre le piège du duo traditionnel des héros et que les metteurs en scène (même les meilleurs) n’arrivent pas à traiter de façon satisfaisante, s’en remettant au mieux au talent des chanteurs.

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Christa Mayer en Erda - acte 3 scène 1
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Ici, après le formidable prélude délivré par la direction de Thielemann, le rideau s’ouvre sur un plateau nu, nimbé d’une lumière bleue indistincte, Wotan face à une Erda fascinante, semblant flotter dans l’espace, avec sa robe noire moulante à cagoule, robe sur laquelle sont fixés des ressorts métalliques en forme d’ampoules ou de boules de sapin de Noël. C’est visuellement magnifique. En revanche, le Wotan d’Albert Dohmen paraît trop univoque dans cette scène, alors que sa détermination finale et son appel au crépuscule des dieux devraient être plus expressifs. Wotan est un politique, donc manipulateur, et sa réaction est un coup de déprime en regard de la fin de non-recevoir que vient de lui administrer Erda (Christa Mayer, l’une des belles découvertes de ce Ring). Ceci n’est malheureusement pas rendu dans cette mise en scène.

Albert Dohmen et Lance Ryan sont en revanche excellents dans la confrontation du héros et de son grand-père, qui se déroule dans le décor du troisième acte de la Walkyrie, en haut de la fracture du décor. Le rideau se ferme (ce qui nous semble justifié eu égard à la durée de ce moment et à l’extrême difficulté de ne pas tomber dans le ridicule scénique) durant le sublime poème symphonique que constitue la traversée du feu par Siegfried.

La dernière scène requiert deux extraordinaires chanteurs, des acteurs hors pair et un metteur en scène imaginatif. C’était sans doute trop demander. Nous retrouvons le décor du dernier acte de la Walkyrie, avec, nous semble-t-il, quelques menues modifications : le sol comporte quelques pièces automobiles (pneus, batteries, etc). Tout semble se dégrader avec le temps. Pour le reste, l’acte se terminera sur un bel effet de lumière, la scène s’assombrissant sur le dernier vers « lachender tod ! », un spot restant sur les deux personnages et le fond de scène laissant apparaître une sorte de ciel étoilé.

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Siegfried et Brünnhilde - acte 3 scène 3
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Nous avons été très dur avec Linda Watson dans notre recension précédente. Ici, on lui reprochera surtout son indifférence par rapport à ce qui lui est demandé scéniquement. Vocalement, si la partie héroïque de la scène est à peu près correcte (hormis la note finale redoutablement à côté), son « Ewig war ich » la retrouve comme dans l’annonce de la mort (W, acte 2) et le début de la confrontation avec Wotan (W, acte 3), avec un vibrato qui rend le legato exsangue. Face à elle, un Lance Ryan qui ressent quelques fatigues, le timbre s’assombrissant mais sa performance reste plus que correcte. Et, surtout, il nous donne un Siegfried auquel on croit, pleinement convaincant par sa naïveté et son insouciance, émouvant dans son côté oedipien lorsqu’il confond Brünnhilde et sa mère et quand, pour amadouer l’ancienne Walkyrie, il lui offrira successivement un oiseau mort, une pomme, un lance-pierre, son cor, comme les gamins font peut être encore lorsqu’ils sont confrontés à leur premier amour.

En conclusion, ce Siegfried constituera sans doute, malgré les réserves sur Linda Watson et Wolfgang Schmidt, le meilleur volet de cette production. Le remarquable Siegfried de Lance Ryan, la conception générale de Tankred Dorst et la direction superbe de Christian Thielemann en sont les atouts principaux.

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- Siegfried, Lance Ryan ; Mime, Wolfgang Schmidt ; Der Wanderer, Albert Dohmen ; Alberich, Andrew Shore ; Fafner, Diogenes Randes ; Erda, Christa Mayer ; Brünnhilde, Linda Watson ; Waldvogel, Christiane Kohl
- Orchester der Bayreuther Festspiele
- Christian Thielemann, direction











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