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Bayreuth 2010 : Retour sur une Tétralogie qui fait réfléchir

jeudi 30 septembre 2010 par Philippe Houbert
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Les Dieux en photo de famille - Rheingold scène 2
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Après avoir relaté ce que nous pouvions penser de chaque partie du tout, essayons de tirer quelques leçons générales de cette production du Ring.

Sur le plan musical, il n’est évidemment pas possible de hisser une interprétation de ce chef d’œuvre dans les sommets avec l’interprète d’un des rôles principaux aussi défaillante. Mais, si on écarte la performance de Linda Watson, très insuffisante Brünnhilde, et les outrances du « sprechgesang » de Wolfgang Schmidt en Mime, il n’y a pas grand-chose à redire par ailleurs. Certes, on peut rêver d’un Wotan plus concerné qu’Albert Dohmen, mais trouve-t-on beaucoup mieux ailleurs (certainement pas le Falck Struckmann entendu à Bastille ce printemps) ?
Et où entend-on aujourd’hui un couple de Wälsungen et leur rejeton de la qualité de ce qui fut donné par Johan Botha (Siegmund), Edith Haller (Sieglinde) et, surtout, la très belle surprise de ce Ring que constitua Lance Ryan en Siegfried ?

Si on ajoute le bon Loge d’Arnold Bezuyen, l’Alberich d’Andrew Shore (formidable Malédiction de l’Anneau), le Fasolt de Kwanchul Youn, le Fafner de Diogenes Randes (dans Siegfried), la magnifique Waltraute de Christa Mayer, les plus qu’honnêtes Hagen d’Eric Halfvarson et Gunther de Ralf Lukas, un chœur superlatif au deuxième acte du Götterdämmerung, de bons groupes féminins (Filles du Rhin, Walkyries, Nornes), on se rend compte que la légende qui court depuis trente ans selon laquelle Bayreuth n’est devenu qu’un théâtre comme les autres, est pour le moins discutable. Mais le grand triomphateur (et salué comme tel par le public qui lui fit, ainsi qu’à l’orchestre réuni sur scène, une formidable ovation en fin de cycle) est incontestablement Christian Thielemann. On pourra parler du Ring de Thielemann, comme on parle des Tétralogies de ses illustres devanciers, de Clemens Krauss à Solti. C’est à dessein que ces deux noms viennent à l’esprit car l’une des caractéristiques majeures de sa direction est bien le souci narratif. Thielemann nous conte une histoire en musique, surlignant là où il souhaite susciter encore plus notre intérêt. La mise en place de l’orchestre est somptueuse (à l’exception du deuxième acte de Walküre) et l’acoustique, tant vantée depuis l’ouverture du théâtre il y a 134 ans, est à nulle autre pareille. Donc, sur le plan musical, nous pouvons dresser un bilan globalement positif à très positif.

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Wotan s’oppose à l’intervention de Froh et Donner - Rheingold scène 2
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Comme nous avons eu l’occasion de l’évoquer en introduction à la première chronique à propos de Rheingold, la production de Tankred Dorst a été éreintée par la critique, y compris ici-même l’an dernier. Les principaux reproches ont visé les personnages ajoutés et non intégrés à une bonne compréhension de l’œuvre, le manque de direction d’acteurs et, surtout, une mise en scène que certains jugent datée, d’autres trop empreinte du « Regietheater » allemand (que la nouvelle co-directrice du Festival, Katharina Wagner, résume par le terme « eurotrash »).
Sur ce dernier point, un festivalier nous disait, lors d’un entracte : « vous vous rendez compte, Bayreuth devrait être à la pointe de la mise en scène et nous proposer des mises en scène du XXIème siècle ». Cette remarque est intéressante car cette notion de « Ring du ou pour le XXIème siècle » est justement l’argument marketing utilisé par CMajor lors de la commercialisation des DVDs immortalisant la vision de la Fura del Baus à Valencia.

Si donc cette dernière production est l’archétype de la mise en scène du XXIème siècle (en l’occurrence, une surabondance d’images en 3D, et une kyrielle de gadgets, dont certains très amusants et diablement efficaces) , il est sûr que les moyens utilisés par Dorst et son équipe relèvent plus du siècle dernier. Pas de belles images comme dans la production de Günter Krämer à l’Opéra Bastille, pas d’effets spéciaux, mais les matériaux recueillis par un dramaturge (qui avait 85 ans lors de la création de cette production et dont c’était la première mise en scène d’opéra), tels Brünnhilde ramassant les morceaux de l’épée à la fin du deuxième acte de la Walkyrie : un texte littéraire, un texte musical travaillé avec le chef d’orchestre, des chanteurs qu’il faut s’efforcer de faire jouer et une vision de ce que peut signifier une telle œuvre dans le monde d’aujourd’hui.

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Fricka et Freia admirent le trésor sous les yeux de Loge - Rheingold scène 4
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Tankred Dorst ne s’est quasiment pas exprimé sur sa proposition, contrairement à bon nombre de metteurs en scène qui vous fournissent le produit et son mode d’emploi. Evidemment, ça dérange. Comment peut bien marcher ce fichu engin ? Par où le prendre ? Ce truc dans le coin, et qui n’est marqué dans aucun texte, à quoi peut il servir ?
Et c’est évidemment un domaine où tout le monde s’autorise à avoir une opinion et à l’émettre. Dans un dossier consacré à la mise en scène d’opéra paru dans le Diapason de septembre, Christian Merlin fait fort justement remarquer que la plus extrême confusion règne en la matière : un décor qui apparaîtra laid au public sera interprété comme une trahison de la part du metteur en scène, alors que de beaux costumes bien séants, mais totalement inefficaces sur le plan théâtral plairont et passeront pour des éléments positifs de la mise en scène. Pendant ce temps, personne, à part quelques critiques et mélomanes, ne relèvera les erreurs de dynamique ou de tempo du chef ou, pire, l’incapacité d’un chanteur à articuler des consonnes ou à respecter un legato. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que des quais noyés sous les tags ou une carrière dans laquelle traînent de vieux pneus ne soient pas de nature à séduire le public de Bayreuth. Idem pour des costumes réduits à l’essence même des personnages : sorte de treillis pour le fugitif qu’est Siegmund, cornes de bélier pour Fricka, tenues de nouveaux riches pour les Gibichungen, poitrine postiche pour Freia et les Filles du Rhin, etc.

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Les Dieux entrent au Walhalla - Rheingold scène 4
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Il serait malvenu de privilégier ici l’esprit de contradiction pour louanger cette production. Mais, en même temps, nous refusons de considérer que ce que propose un dramaturge ayant reçu quelques-uns des plus grands prix théâtraux en Allemagne et Autriche puisse être vide de sens.
Alors, jetons nous à l’eau à la lumière de ce que nous avons vu quatre soirs durant.

Dans le programme officiel de cette production, figure cette déclaration laconique du metteur en scène : « Nous remarquons que les hommes sont poussés par des forces, par des émotions, qui sont totalement anachroniques. Ainsi, on peut probablement penser que les anciens dieux sont toujours là. » Ces propos sont évidemment à relier à l’apparition de ces personnages de tous les jours qui apparaissent à tel ou tel moment du drame : photographe dans Rheingold, enfants dans Walküre et Siegfried, peintre dans Siegfried, couple d’amoureux dans Götterdämmerung, etc

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Le récit de Sieglinde à Siegmund - Die Walküre Acte 1
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Mais sont-ce les dieux qui vont et viennent parmi nous ou nous qui interférons par rapport à cette histoire mythique ? Dans son ouvrage fondamental publié en 1971, « Les drames musicaux de Richard Wagner », le grand musicologue Carl Dahlhaus écrivait : « Wagner a mis le mythe des dieux en scène et en musique, mais il a montré, tout à fait dans l’esprit de Feuerbach, un Olympe condamné, même s’il n’en a pas encore conscience. Wotan est un dieu désarmé, un dieu dont l’âge est révolu. Wagner a donc moins restauré le mythe qu’il ne l’a détruit, ou, plus précisément, il l’a restauré afin de le détruire. Lorsqu’il cite les dieux, ce n’est pas dans l’intention de les glorifier, mais de les mettre à la merci de l’autodestruction dans la liberté de la conscience humaine. Les dieux morts reviennent pour mourir encore une fois. »

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Sieglinde et Siegmund - Die Walküre acte 1
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

C’est radicalement cette vision du drame que Tankred Dorst nous propose : des dieux sans grande envergure, comme s’ils faisaient encore semblant d’y croire, comme de vieux acteurs qui effectuent une dernière tournée. D’où ces costumes sans recherche d’éclat, ramenés à la vacuité de leurs symboles. Et les personnages ajoutés ne sont, pensons-nous, que le reflet, sans le moindre jugement de valeur de la part du metteur en scène, du vide moral dans lequel nous vivons aujourd’hui : perte des valeurs (la plupart des personnages se désintéressent totalement de l’action qui se déroule à côté d’eux), intérêt superficiel pour ce que l’histoire peut avoir de spectaculaire (photographe dans Rheingold, voyeurs nécrophages de la fin du 2ème acte de Walküre, invités du Götterdämmerung). Si nous y incluons les relations presque désincarnées, en tout cas tout sauf passionnelles, que vivent dieux et héros du drame, la production de Dorst nous offre une vision très pessimiste de ce qu’est notre société : égoïsme, indifférence, nature massacrée dont ni nous ni Siegfried n’avons que faire, lâcheté (3ème acte du Crépuscule), jeunesse zappante (Siegfried).

C’est donc un Ring fidèle reflet de notre société occidentale de début de XXIème siècle qui nous est présenté et il n’est guère étonnant que cette vision puisse déranger, puisque, en tant que citoyens, nous laissons ce monde partir à vau-l’eau et que nous avons du mal à l’admettre. De ce point de vue, nous interprétons comme une forme de défi provocateur cette apparition d’un couple qui s’embrasse au moment où l’incendie se calme et où le thème de la Rédemption par l’amour surgit, à la toute fin de Götterdämmerung. Il nous semble évident que Dorst n’y croit pas une seconde.

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Les Walkyries
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Si cette interprétation générale personnelle est la bonne, comment juger de la réalisation des intentions telles que décrites précédemment ?
Comme il a été dit dans les relations de chaque soirée, la production marche très bien lorsque le texte vient supporter une action. D’où les réussites de Rheingold et de Siegfried.
Lorsque l’action se ralentit, voire disparaît au profit de l’introspection (notamment au 2ème acte de Walküre), le manque d’épaisseur psychologique (à notre sens, totalement assumé) des personnages (Wotan, Fricka, Brünnhilde) fait capoter le spectacle.
Ceci nous ramène à l’extrême difficulté, voire l’impossibilité absolue de monter un Ring conséquent et réussi scéniquement de la première à la dernière note, du fait même de la durée de la gestation de l’œuvre (26 années).

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Lance contre lance
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Pour ce qui est de la critique visant le manque de direction d’acteurs, nous la nions. Tankred Dorst colle au texte et c’est par le texte que l’interaction entre les personnages se fait, pas par un travail psychologique qui n’intéresse pas le metteur en scène. C’est donc l’approche et pas la réalisation qui serait à critiquer. Rappelons enfin la belle vision du personnage de Siegfried, enfant de notre triste époque.

En conclusion, nous voulons saluer la démarche difficile entreprise par Tankred Dorst et son équipe. Ni interprétation de l’Histoire, ni transposition dans une époque antérieure ou dans l’avenir, ni vision politique lourde de sens, juste un Ring d’aujourd’hui, avec ses imperfections et les belles interrogations qu’il suscite.

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Siegfried se défend des accusations devant Gutrune et Gunther - Crépuscule Acte 2 scène 4
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

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En postlude, nous souhaiterions laisser quelques impressions sur le premier Bayreuth post-mort de Wolfgang Wagner, intervenue en mars dernier.

Si la programmation et le choix des metteurs en scène était fait depuis longtemps et ne peut donc refléter les changements qui pourraient survenir, quelques indices laissent présager un éventuel Nouveau « Nouveau Bayreuth ».

La co-direction assumée par Eva Wagner-Pasquier et Katharina Wagner, les deux filles de Wolfgang, mais demi-sœurs et de génération différente, a, en peu de temps, permis la retransmission en direct et pour la population de Bayreuth, d’une représentation du festival : Tristan l’an dernier, Walküre en 2010. Par ailleurs, un spectacle pour enfants, autour de Tannhaüser » a été proposé. On voit les DVDs des spectacles sortir beaucoup plus tôt qu’avant : sont déjà disponibles Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg et Tristan et Isolde. Walküre devrait suivre dans quelques mois.

Mais l’espérance la plus grande touche à la très délicate question historique des relations entre la période nazie d’une part, le festival et la famille Wagner d’autre part. Aujourd’hui, ce que donne à voir le musée Wagner en la villa Wahnfried est une pure honte. Réduire la collusion entre une famille et Hitler à quelques photos montrant ce dernier contemplant la maquette d’un éventuel agrandissement du Festspielhaus, Wahnfried en partie détruite par les bombardements et Winifred obligée d’aller chercher elle-même ses pommes de terre dans la campagne franconienne, c’est du négationnisme. Il n’y a pas d’autre mot.

Il est donc réconfortant d’entendre Katharina Wagner annoncer la fermeture de Wahnfried jusqu’en 2013, année du bicentenaire de la naissance du compositeur, de façon à revoir la présentation du musée et à y inclure, grâce aux travaux d’une commission d’historiens mandatés, les éclaircissements sur ce qui reste une tache noire pour le festival et cette famille.

De quoi ne pas totalement désespérer, comme Tankred Dorst pourrait nous y inviter.

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