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Bayreuth 2010 : Lohengrin mis en scène par Hans Neuenfels

mardi 7 septembre 2010 par Karine Boulanger
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Jonas Kaufmann (Lohengrin)
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Seule nouvelle production cette année, le Lohengrin mis en scène par Hans Neuenfels suscitait de nombreuses attentes. L’ensemble, tant scénique que musical, réservait d’excellentes surprises même si le parti pris choisi par le metteur en scène allemand peut faire débat et ne convainc pas entièrement.

L’interview accordée par le metteur en scène et le décorateur publiée dans le programme édité par la direction du festival a le mérite de proposer des pistes de lecture au spectateur découvrant cette nouvelle présentation qui a de quoi surprendre au premier abord. Hans Neuenfels a choisi de mettre en exergue les questions fondamentales posées par l’intrigue de Lohengrin : qui est le héros ? Un amour sans conditions, sans que l’un cherche à connaître l’autre, est-il possible ? Evidemment la réponse à cette seconde interrogation, même dans un monde et une société utopiques, reste négative et constitue la tragédie de Lohengrin. Le metteur en scène et son équipe ont donc situé l’action dans un univers sans rapport avec une réalité historique quelconque, dans un décor marqué par de grandes parois blanches évoquant quelque laboratoire d’expérimentation, baigné dans une lumière assez crue (très beaux éclairages de Franck Evin). Des animations projetées sur un écran illustrent à chaque fois l’un des postulats régissant les actions de tel ou tel personnage : le Brabant enjeu de luttes politiques tel qu’il est vu par le roi Henri l’Oiseleur, les prétentions d’Ortrud intimement liées à l’histoire de sa famille, puis la question finale, ultime, à laquelle répondra partiellement le héros, qui est Lohengrin ? La foule, témoin d’une grande partie du drame, est traitée comme une masse sans individualités, perdue mais maligne, épousant les idées du plus fort dès l’instant où elles peuvent servir ses intérêts. Désireux de montrer pleinement au public le peu de bien qu’ils pensent de cette société, Neuenfels et le costumier-décorateur (Reinhard von der Thannen) ont présenté ces acteurs revêtus de costumes évoquant des rats, grouillant, sans cesse en mouvement. Si, intellectuellement, on suit bien le propos du metteur en scène et de son équipe, cette omniprésence des rongeurs agace vite et provoque à plus d’une reprise l’hilarité des spectateurs. Il est probable que pour beaucoup, cette production restera celle « des rats ». Pourtant, ce serait injuste envers le travail de direction d’acteurs, souvent remarquable, qui propose quelques belles trouvailles et laisse en mémoire plusieurs images fortes. Ainsi, ce lever de rideau pendant l’ouverture, où Lohengrin décide de tenter l’expérience de cet amour pour Elsa en ouvrant les portes fermant le plateau, illuminé d’une lumière irradiante. Où l’apparition d’Elsa, tellement minée par le doute qu’elle est percée de flèches, ôtées au fur et à mesure par son chevalier qui la libère enfin à la fin du premier acte. Cette berline noire renversée au début du second acte près de laquelle Ortrud finit par tendre son piège à Telramund. Cette même Ortrud littéralement effondrée peu avant le duo « Es gibt ein Glück » lorsqu’elle comprend qu’Elsa, à cet instant, croit en Lohengrin de toute son âme. Ou encore ce spectaculaire affrontement d’Elsa et Ortrud, toutes deux vêtus de plumes de cygne, l’une en blanc, l’autre… en noir, véritable négation visuelle de Lohengrin. La mise en échec d’Ortrud et Telramund par un Lohengrin brandissant une gigantesque croix tandis qu’Elsa s’éloigne, les bras déployés, incarnant un cygne pendant quelques mesures. Le duo de Lohengrin et Elsa dans la première partie du troisième acte est remarquable et rarement on aura montré aussi clairement la peur d’Elsa, incapable de supporter le moindre contact de la part d’un homme dont elle ne connaît même pas le nom. Le final de l’opéra choque par sa noirceur mais provoque aussi le dégoût et l’on se serait sans doute passé avantageusement des dernières images voulues par Hans Neuenfels...

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Annette Dasch, Jonas Kaufmann et Evelyn Herlitzius (acte II)
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Musicalement, la représentation s’avère inégale, alternant le meilleur comme le trivial. Jonas Kaufmann retrouvait le rôle de Lohengrin après sa prise de rôle à Munich l’année dernière. Les immenses qualités dont il avait fait preuve l’année passée sont toujours là, la voix, plutôt sombre, surprenant encore aux premières mesures, mais s’épanouissant magnifiquement dans l’aigu. Le chanteur montre un sens des nuances extraordinaire, rendant son interprétation véritablement exceptionnelle. L’entrée du chevalier au premier acte est amorcée pianissimo, puis poursuivie fièrement. Le duo avec Elsa, une scène que Hans Neuenfels a choisi très pertinemment de traiter comme un véritablement moment d’intimité en faisant sortir les chœurs, débute par la demande de Lohengrin murmurée, culminant sur un « Elsa ! Ich liebe dich » (acte I) très tendre sans forcer l’aigu. Ce ton contraste avec celui employé vis-à-vis du roi et surtout la haine transparaissant dans l’échange avec Telramund. L’interprète trouve des accents terribles pour éloigner Ortrud d’Elsa au second acte, puis s’adresse pianissimo à Elsa. Le chanteur privilégie toujours la nuance la plus délicate au risque de détimbrer et dispose d’un souffle impressionnant (« Das süße Lied verhallt », acte III), soutenu par la délicatesse de l’accompagnement de l’orchestre dirigé par Andris Nelsons. La fin du duo se clôt sur les déclarations presque atones du héros, après la mort de Telramund (« Weh, nun ist all unser Glück dahin ! ») renforcé par la conclusion pesante de l’orchestre. La seconde partie de l’acte expose la violence de Lohengrin envers Elsa, l’interprète traduisant toute la déception du chevalier. « In fernem Land » se situe aux même sommets que l’an passé à Munich, avec un superbe crescendo sur « Es heißt der Graal » et s’achève par un « Sein Ritter ich – bin Lohengrin gennant » forte. « Mein lieber Schwan » est tout aussi finement nuancé. Le chanteur, qui est de plus un acteur convaincant, constitue véritablement l’un des grands atouts de cette nouvelle production.

Malheureusement, sa partenaire ne se révèle pas à la hauteur de l’enjeu. En effet, malgré son timbre un peu sombre et corsé, Annette Dasch manque tout simplement d’ampleur et de puissance pour parvenir au bout du rôle d’Elsa, chaque aigu forte semblant conquis de haute lutte. « Einsam in trüben Tagen » (acte I) reste très frêle, avec des reprises de souffle trop audibles, et la suite montre une interprète un peu fade sans détermination. « Euch Lüften » (acte II) est chanté joliment, avec application, mais sans lumière. Le magnifique duo avec Ortrud « Es gibt ein Glück » n’est porté que par le lyrisme des cordes de l’orchestre, Annette Dasch peinant à s’imposer malgré le soutien attentif que porte Andris Nelsons à sa ligne de chant. Les timbres des voix de Jonas Kaufmann et Annette Dasch s’accordent très bien lors du long duo du troisième acte, mais la différence de tempérament est patente. Les interrogations d’Elsa sont moins ardentes qu’à l’accoutumée et la chanteuse peine à suivre à la conclusion de la scène emmenée fébrilement par le chef.

Le tempérament, en revanche, n’est pas ce qui fait défaut à l’Ortrud d’Evelyn Herlitzius. Revenant à Bayreuth après plusieurs années d’absence, la chanteuse étonne toujours par la puissance de sa voix et son engagement scénique complet. Malheureusement, elle ne contrôle plus vraiment son instrument, affligé d’un très large vibrato compromettant une intonation qui n’est déjà pas sans reproches. Malgré ces problèmes vocaux, l’interprète arrive à convaincre le spectateur, tant elle possède son rôle à fond. Un instant anéantie au début du second acte (« Erhebe dich, Genossin meiner Schmach »), elle se révèle une séductrice vénéneuse, capable de véritables nuances, secondée par des bois inquisiteurs (« Weißt du wer dieser Held, den hier ein Schwan gezogen an das Land ? »). Le duo avec Elsa, attaqué très rapidement par le chef d’orchestre, n’a jamais paru plus fluide ni aussi insinuant, la chanteuse passant sans effort la barrière orchestrale pour des imprécations vraiment effrayantes scandées fortissimo. Le final du troisième acte est cependant malmené par une voix qui part dans tous les sens. Son complice, Hans-Joachim Ketelsen dans le rôle de Telramund, n’a ni son charisme ni son intelligence. Le chanteur dispose d’une voix plutôt de caractère, jouant sur l’expression par des effets douteux, perpétuellement agité (attaques portées envers Elsa, acte I). Plus dans l’esprit du rôle pour son monologue du second acte, secondé par une direction nerveuse et dramatique, l’interprète cependant n’a qu’un chant débraillé à proposer.

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Annette Dasch et Georg Zeppenfeld (acte I)
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Georg Zeppenfeld (Henri l’Oiseleur) dispose d’une belle voix à l’aigu aisé, d’une véritable autorité et esquisse le portrait d’un roi jeune, meneur d’hommes, sans aucune bonhommie, presque hostile à Elsa (acte I). Samuel Youn (le Héraut) n’appelle guère de reproches, à l’exception d’une légère aigreur dans les phrases les plus exposées. Les comprimari étaient tous de qualité et les chœurs à la hauteur de leur immense réputation.

Nouveau venu sur la colline sacrée, Andris Nelsons a proposé une magnifique lecture de l’œuvre de Wagner dès les premiers instants avec une ouverture superbe, lumineuse, d’une immense douceur, les violoncelles s’affirmant avec force mais sans noyer le reste. L’entrée des cuivres puis le tutti étaient magistraux, puissants sans pour autant être étouffants. Pour l’ensemble de la représentation le chef opte pour des tempi vifs et laisse s’épanouir un sens exacerbé du théâtre. La rapidité des tempi entraine parfois un manque d’ampleur pour les scènes plus statiques (« Ein Wunder », acte I), dont pâtit regrettablement le final du premier acte. Pourtant, la direction d’Andris Nelsons est fascinante dès les premières mesures du second acte avec une introduction inquiétante soulignée par le martèlement sourd des timbales, toute la scène entre Ortrud et Telramund étant marquée par une tension croissante. On a déjà dit la beauté de l’accompagnement d’ « Es gibt ein Glück » terminé presque en apesanteur ; l’entrée d’Elsa dans la seconde partie de l’acte (« Sie naht, die Engelgleiche ») est admirable de lyrisme. Le final du second est superbe, pondéré, avec des chœurs extraordinaires. L’introduction du troisième acte est attaquée à toute vitesse, mais le duo entre Elsa et Lohengrin montre le chef très attentif aux chanteurs, leur accordant des nuances, soutenant leur ligne de chant avec délicatesse, mais sans pour autant perdre de vue l’ensemble du drame (conclusion presque frénétique des interrogations d’Elsa). Le chef continue à retenir les cuivres dans la seconde partie du troisième acte, mais le final est saisissant.

Un spectacle sans doute déconcertant mais de très grande qualité, tenu par une direction musicale remarquable, malgré une distribution inégale.

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- Bayreuth
- Festspielhaus
- 06 août 2010
- Richard Wagner (1813-1883), Lohengrin, opéra romantique en 3 actes
- Mise en scène, Hans Neuenfels ; décors et costumes, Reinhard von der Thannen ; lumières, Franck Evin ; vidéo, Björn Verloh ; dramaturgie et collaboration à la mise en scène, Henry Arnold
- Le roi Henri, Georg Zeppenfeld ; Lohengrin, Jonas Kaufmann ; Elsa, Annette Dasch ; Friedrich von Telramund, Hans-Joachim Ketelsen ; Ortrud, Evelyn Herlitzius ; le héraut, Samuel Youn ; quatre nobles brabançons, Stefan Heibach, Willem Van der Heyden, Rainer Zaun, Christian Tschelebiew
- Chor der Bayreuther Festspiele. Chef de choeur, Eberhard Friedrich
- Orchester der Bayreuther Festspiele
- Andris Nelsons, direction






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