Bayreuth 2010 : Götterdämmerung

- Hagen et Alberich au début de l’acte 2
- © Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath
Cinq étés des représentations du Ring de l’équipe Dorst/Thielemann trouvaient leur conclusion avec un Götterdämmerung assez symbolique de l’ensemble de la production, mosaïque de grands moments et de quelques chutes de tension théâtrale.
La scène introductive, dite des Nornes, offrait l’une des images les plus saisissantes du cycle. La tapisserie des destins se déroule sur un fond de ciel étoilé, les Nornes étant installées sur un amoncellement de crânes et d’os. Grand moment théâtral et musical où les chanteuses (remarquable première Norne de Simone Schröder) se renvoient la balle, réagissant à chaque intervention (dégoût à peine voilé lors du rappel de la source violée) et éteignant à distance chaque constellation en train de scintiller dans le ciel. Lorsque le fil se tend, toutes les constellations restantes clignotent et ça finit par disjoncter.
La seconde scène du prologue n’apporte malheureusement rien de nouveau à nos perceptions du troisième acte de Siegfried. Linda Watson ne parvient pas à maîtriser un vibrato très gênant et son manque d’implication scénique confine au ridicule. A l’inverse, Lance Ryan poursuit sa lecture de « héros-zappeur ». Quand le rideau se lève, n’est il pas déjà en train d’essayer de « s’évader » de l’asservissement à la vie de couple. Durant toute la scène, il n’aura de cesse de jouer, tantôt avec son épée, tantôt en se cachant de Brünnhilde derrière le lit. Comme le texte le dit si bien, Siegfried n’a rien appris de ce que l’ex-Walkyrie a essayé de lui inculquer et on le sent très vulnérable aux dangers du monde qu’il va bientôt découvrir. Lance Ryan confirme ici un réel talent d’acteur et la qualité de son chant.
Après un Voyage de Siegfried sur le Rhin, poème symphonique où la baguette de Christian Thielemann fait briller son orchestre, l’acte I nous propose la vision d’un palais de nouveaux riches, copie de la grande villa de Gabriele d’Annunzio à Gardone Riviera, sur le lac de Garde. Nous sommes donc en plein environnement décadent. Côté cour, un escalier conduit à une terrasse. Même chose côté jardin avec un étage supplémentaire. Lorsque le rideau se lève, Gibichungen et invités posent comme pour une photo. Dans cette faune, on trouve pêle-mêle un peintre et son modèle, un grand couturier et le sien arborant une tenue princière, une jeune femme qui essaie différentes paires de lunettes, une autre qui passera tout l’opéra à lire dans l’escalier, des désœuvrés qui font vaguement semblant de s’intéresser à l’action. Devant, une rangée impressionnante de paires de chaussures. Monde narcissique au sein duquel les personnages du drame feront tous « tâche ».

- Les Nornes Simone Schröder, Martina Dike, Edith Haller
- © Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath
Gunther est un velléitaire, pleutre, ridicule en sa tenue de soirée et ses essais de couronne. Sa sœur, Gutrune, est totalement sous la domination de Hagen (on pressent, dans quelques attitudes, une relation incestueuse sans doute S-M). Hagen, pour l’instant, n’a pas à forcer son talent pour dominer ce couple. Siegfried surgit dans cet environnement comme le Huron de Voltaire. Tout l’étonne, il fait le tour du palais, amusé par ce qu’il voit mais n’y comprenant rien. Il devient vite l’instrument qu’il fallait à Hagen pour mettre en place sa machination. Toute cette scène 2 de l’acte I se déroule dans une atmosphère presque vaudevillesque, Tankred Dorst privilégiant le ridicule dont sa lecture des personnages est porteuse plutôt que le drame sous-jacent. Ainsi, Ce Siegfried-Huron se rue sur Gutrune, tel un affamé sexuel. Le gamin a ouvertement déjà oublié son premier amour et l’absorption du philtre proposé par la jeune femme ne sera que prétexte. D’ailleurs, avant que d’y goûter, le héros semble presque amusé, comme s’il savait intuitivement que, dans Wagner, les boissons sont très souvent de simples vecteurs de catastrophes à venir. Enfin, le serment entre Siegfried et Gunther tourne à la dérision, le Gibichung ne sachant comment s’entailler les veines et devant avoir recours à l’aide de son demi-frère, Siegfried se moquant abondamment de sa pleutrerie.

- Siegfried boit le philtre sous les yeux de Gutrune, Gunther et Hagen - Acte 1 scène 2
- © Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath
On est malheureusement conduit à se répéter dès que le personnage de Brünnhilde réapparait. Et il est d’autant plus dommage que Linda Watson soit aussi défaillante vocalement (notes hurlées, vibrato qui rend le texte incompréhensible, absences de consonnes) et scéniquement (nous faisons le pari d’un vieux différend entre l’interprète et le metteur en scène) car la Waltraute de Christa Mayer est remarquable d’engagement et splendide sur le plan musical. La tessiture du rôle lui convient visiblement beaucoup mieux que celle d’Erda. Cette scène verra la réapparition des personnages « ajoutés », avec un ouvrier qui viendra peindre 4 croix rouges sur le décor. Le déséquilibre créé par cette forme de démission de la part de Brünnhilde contaminera la scène finale de l’acte, pourtant sauvée par l’excellent Siegfried barytonnant de Lance Ryan, le tout sous les yeux d’un Gunther d’autant plus inquiet qu’il doit se contenter du rôle de voyeur.
Musicalement, à l’exclusion de Linda Watson, cet acte aura été d’un très beau niveau vocal, dominé par le Siegfried de Lance Ryan, mais avec de belles contributions d’Edith Haller en Gutrune [1] et d’Eric Halfvarson en Hagen (malgré un manque de noirceur). Le Gunther de Ralf Lukas est un peu pâle, même si la production accentue cette mise en retrait. Le grand triomphateur de l’acte est néanmoins Christian Thielemann, superlatif de la première à la dernière note avec une mention particulière pour le lever du jour et l’attente de Brünnhilde. La théâtralité de sa direction va très loin, jusqu’à accentuer à l’extrême certains moments-clé, tel le quasi-point d’orgue lors de la mention du Tarnhelm par Hagen dans la scène 1.

- L’arrivée du couple Brünnhilde - Gunther - Acte 2
- © Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath
Après cet acte, grande fut la déception au cours du suivant. Sont-ce les souvenirs indélébiles de la production Chéreau-Boulez (dont cet acte II constitue un des sommets), mais nous n’avons pas ressenti la montée dans la tension qui devrait habiter ces scènes. La confrontation Alberich-Hagen y paraît trop timide. Si les contributions d’Andrew Shore et d’Eric Halfvarson ne soulèvent aucune critique sur le plan vocal, on est en droit d’attendre un rapport plus tendu, plus inquiétant entre les deux compères. Le texte laisse clairement entendre que Hagen ne joue que pour lui seul, d’où l’insistance quasi-maniaco-dépressive d’Alberich à répéter ses questions. Ceci n’apparaît pas assez dans les attitudes.
Si la scène 2, avec le retour de Siegfried, ne pose pas de problèmes (le décadentisme de la troupe des invités sera accentuée avec ce personnage à tête de coq qui dévalera l’escalier), si la scène 3 (appel de Hagen et chœur des Gibichungen) est très réussie musicalement (quelle tradition de chœur depuis le grand Wilhelm Pitz !!) et théâtralement (apparition d’une sinistre troupe à l’uniforme brun, escouade de Hagen, invités singeant les attitudes d’un public d’opéra, se ruant sur les petits fours, et que dire de l’invité noir déguisé en squelette viré de la noce !), les scènes 4 et 5 nous laissent sur notre faim. Certes, Brünnhilde reste d’une placidité décourageante mais au moins faut-il reconnaître que toutes les notes de l’imprécation y sont, ce qui n’est déjà pas si mal.
C’est bien plutôt le personnage de Siegfried qui nous pose problème ici. La totale insouciance dont il a fait preuve jusqu’à présent devrait le rendre insensible aux accusations. Au contraire, il se montre sur la défensive, concerné comme si son orgueil était en jeu. Nous devons avouer une incompréhension par rapport à cette évolution psychologique pour le moins inattendue, et qui crée un déséquilibre théâtral, recentrant l’action sur Siegfried alors que tout devrait être plutôt entre les mains de Brünnhilde et Hagen. Du coup, le trio final manque de tension scénique et sombre dans le conventionnel.
Musicalement, contrairement à ce qui s’était passé au deuxième acte de la Walkyrie, Thielemann ne sombre pas ici avec ce qui se passe sur scène. La direction des ensembles est splendide et son attention aux capacités des chanteurs exemplaire. Lance Ryan est impressionnant mais on ne peut s’empêcher de se demander ce qu’il adviendra d’une voix aux limites de ce que requiert le rôle mais dans une autre acoustique et avec un chef moins attentif.

- Hagen tue Siegfried, Gunther ne veut pas voir ça
- © Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath
Le troisième acte s’ouvre sur un décor de canal dans une banlieue quelconque : graffiti, sacs poubelle qui traînent, au fond à gauche un immeuble avec une statue devant (du genre de celles de Niki de Saint Phalle devant le Centre Pompidou). Un pont passe au-dessus du canal. Devant l’immeuble aussi, un couple d’amoureux, lui assis, elle couchée. Ils resteront là, immobiles, jusqu’à la fin de la scène 1. A ce moment-là, deux « gros durs » passeront côté cour, puis un enfant jouera à la marelle sur le dessin d’un corps, suite à assassinat sans doute.
Les Filles du Rhin arborent des tenues de bain mettant en valeur leurs atouts. C’est le Siegfried insouciant que nous retrouvons ici, joueur, tantôt sur le pont, tantôt sur le quai, prêt à donner de bon cœur. Les Filles désappointées, Hagen et sa troupe brune rejoignent Siegfried, bientôt suivis de quelques « décadents » d’autant plus décalés dans ce décor. Parmi eux, une jeune femme dans le plus simple et charmant appareil. Petit à petit, tout s’articule pour isoler Siegfried physiquement, Gunther peinant de plus en plus à masquer son malaise, jusqu’à laisser son verre sur la rambarde du pont, verre qui restera presque comme élément accusateur après la mort de Siegfried.
Plus le récit de ce dernier avance, plus Hagen pousse Gunther à assumer son serment de l’acte précédent. Lors du meurtre, assez peu sauvage, les invités fuient, exprimant leur lâcheté, alors que les sbires bruns de Hagen revendiquent leur co-responsabilité en montrant au public des mains couvertes de sang. Gunther hésite avant de quitter la scène, sans doute moins par remords que par peur de devoir affronter sa sœur. Assez traditionnellement, la marche funèbre se déroule à rideau fermé, sur un tempo très lent. Christian Thielemann s’y montre un peu trop démonstratif et lourd.

- Siegfried mort - Acte 3 scène 2
- © Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath
La pénombre dans laquelle se déroule le retour au palais laisse entrevoir la même lectrice, plongée dans son livre avec une seule loupiote de poche pour aide. Toute la scène finale sera traitée de façon très classique, une certaine grandiloquence en moins. Le meurtre de Gunther par Hagen, puis la mort de Gutrune, dont on ne sait pas bien ce qui la cause si ce ne sont un profond chagrin et sans doute la sensation d’inanité qui habite le personnage, sont montrés comme des événements de tous les jours, loin du mythe traditionnel. Ce sont les grands portraits des dieux, qui surplombaient la scène depuis l’appel de Hagen à la scène 3 de l’acte II, qui brûlent pour symboliser l’embrasement du Walhalla. La foule des invités part dans tous les sens, comme prise de panique. La rédemption par l’amour sera « résumée » par un enfant s’installant sur l’escalier côté cour, alors qu’un couple (celui de la première scène ?), appuyé sur un vélo, s’embrasse eu milieu de la scène.
Musicalement, cet acte ne connaît pas de gros point faible. Lance Ryan y fait à nouveau merveille, tant dans l’insouciance de la première scène que durant son long récit et son appel à Brünnhilde au moment de mourir. Eric Halfvarson compose un Hagen moins noir, moins maléfique que ce que la tradition nous laisse entendre mais sa composition d’un personnage subtil est tout à fait convaincante. Aussi bien Ralf Lukas qu’Edith Haller s’éteignent un peu dans cet acte, comme si l’action les dépassait complètement. Nous fûmes déjà assez dur avec Linda Watson pour ne pas reconnaître que sa scène finale nous a agréablement surpris vocalement. Les notes y sont, le vibrato semblait mieux domestiqué. Mais la dimension de la scène semble complètement lui échapper et la lecture du Bottin n’aurait pas été moins émouvante.
Cette ultime journée du Ring aura finalement apporté les mêmes joies et agacements que lors des drames précédents, ce qui prouve déjà une grande cohérence dans les volontés du chef et du metteur en scène.
Le public, lui, aura fait un triomphe à Christian Thielemann, à l’orchestre, à Lance Ryan ….. et à Linda Watson. Huées prévisibles pour Tankred Dorst et son équipe.
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Bayreuth
Festpielhaus
25 août 2010
Richard Wagner (1813-1883), Götterdämmerung, troisième journée du festival scénique L’Anneau du Nibelung
Mise en scène, Tankred Dorst, assisté de Ursula Ehler ; décors, Frank Philipp Schlössmann ; Costumes, Bernd Ernst Skodzig ; Lumières, Ulrich Niepel ; Video, Evita Galanou, Ueli Nüesch, Thomas Wollenberger ; Dramaturgie, Norbert Abels
Siegfried, Lance Ryan ; Gunther, Ralf Lukas ; Hagen, Eric Halfvarson ; Alberich, Andrew Shore ; Brünnhilde, Linda Watson ; Gutrune, Edith Haller ; Waltraute, Christa Mayer ; 1ère Norne, Simone Schröder ; 2ème Norne, Martina Dike ; 3ème Norne, Edith Haller ; Woglinde, Christiane Kohl ; Wellgunde, Ulrike Helzel ; Flosshilde, Simone Schröder
Chor der Bayreuther Festspiele. Chef de choeur, Eberhard Friedrich
Orchester der Bayreuther Festspiele
Christian Thielemann, direction
[1] cette traditionnelle dévolution à la même interprète de la triade Freia-Sieglinde-Gutrune mériterait quelques développements sur la place de la femme humiliée dans le Ring

