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Bayreuth 2010 : Die Walküre

mardi 14 septembre 2010 par Philippe Houbert
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Wotan fait ses adieux à Brünnhilde - acte 3
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Après un Or du Rhin de bonne qualité musicale et aux options scéniques intéressantes, on attendait beaucoup de cette première journée de la Tétralogie.

Sans doute trop, car cette œuvre, chérie de tous les mélomanes, même les plus réservés à l’égard de Wagner – et particulièrement des français (souvenir de la sublime critique de Baudelaire ?) – requiert des qualités musicales et théâtrales sensiblement différentes de celles sur lesquelles repose le prologue du Ring.

Si ce dernier nous donne à voir et entendre une série d’événements courts, très rythmés, la Walkyrie installe une autre façon d’envisager le temps théâtral. Œuvre profondément intimiste (à l’exclusion de la célèbre Chevauchée) où l’essentiel tient dans des scènes à deux personnages, chacun d’entre eux parlant longuement à l’autre, mais aussi – et presque surtout – échangeant avec lui-même. Cette formidable succession de séances d’analyse nécessite, certes une grande attention au texte (les personnages nous disent tant de choses de ce qui s’est passé avant), mais aussi un investissement total des chanteurs.

Autant la démarche collant parfaitement au texte mais refusant le culte de l’image (à l’inverse radical de la mise en scène de Gunther Kraemer à Bastille) se mariait bien au rythme théâtral de l’Or du Rhin, autant ici, nous eûmes le sentiment de chanteurs laissés à eux-mêmes, trop peu impliqués dans leurs personnages et, par voie de conséquence, nous laissant un peu sur la touche.

L’acte I se déroule dans une grande salle, avec deux chaises au milieu, un lavabo côté cour, une porte aussi à droite donnant certainement sur une chambre, une grande porte en fond de scène et un mat, style poteau électrique, très penché et sur lequel Siegmund trouvera son épée désirée. Durant la tempête qui sert de prélude à cet acte, les gamins qui mimaient la lutte des géants à la fin de l’Or du Rhin, réapparaissent et se moquent de Sieglinde. Au début de l’acte, on voit Wotan passer la tête en fond de scène pour vérifier la mise en scène de la double rencontre Siegmund-Sieglinde et Siegmund-épée. Il réapparaîtra ainsi à la fin de l’acte, justifiant ainsi parfaitement la volée de bois vert que Fricka lui assènera à l’acte suivant.

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La lune printanière derrière le couple des Wälsungen - acte 1
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Siegmund est vêtu d’une tunique mi-Robin des bois mi-Davy Crockett. Bref, il a beaucoup vécu dans les forêts. Sieglinde, elle, est une femme d’intérieur. En dépit du manque de mouvement, on retrouve une grande fidélité au texte et aux didascalies dans l’échange d’expressions entre les deux Wälsungen. Hunding fait son entrée avec cinq sbires à tête de chien-loup. La meute s’assoit en fond de scène et adopte une attitude patibulaire alors que son maître et Siegmund s’installent sur les deux chaises comme pour une conversation de salon. Comme depuis le début de cette production, tout ce qui est réactif, impact du récit de l’un sur l’autre, est très réussi, notamment grâce aux talents d’actrice d’Edith Haller. Lorsque Hunding comprendra qui est Siegmund, il jettera le masque et se montrera tel qu’il est : brutal et sadique, rejetant la chaise de son rival et molestant sa femme. Les attitudes humiliantes constitueront d’ailleurs un des fils rouges de cette mise en scène du Ring.
Le reste de l’acte est, par contre, beaucoup plus conventionnel, avec l’épée plantée dans le poteau, le jeu de lumière très faible théâtralement dans l’air de Siegmund, le récit de Sieglinde, la porte de fond de scène qui s’ouvre sur un printemps illustré par une méga-lune (d’un bel effet néanmoins) et la fuite du couple incestueux comme s’il partait pour une jolie promenade dans la forêt.

De cet acte, Johan Botha sort grand triomphateur, Siegmund aux moyens vocaux parfaitement adéquats. Nous avons entendu de plus subtils et, surtout, vu des Siegmund moins patauds, mais l’accueil délirant fait par le public à l’issue de ce premier acte était plus que justifié. La Sieglinde de Edith Haller rachète par un réel talent d’actrice des aigus souvent tendus et pas toujours d’une justesse irréprochable. Kwangchul Yun a plus la voix d’un Fasolt que d’un Hunding, par son manque de noirceur, mais sa performance est de grande qualité. La direction de Thielemann, même dans ses excès, s’avère extrêmement convaincante dans cet acte : dramatique dans la tempête, très expressive dans les échanges entre Wälsungen, insufflant le lyrisme dont la mise en scène est dépourvue dans la fin de l’acte.

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L’entrée de Hunding et de son clan face à Sieglinde
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Si ce premier acte marquait une petite baisse de régime par rapport à l’Or du Rhin, le deuxième fut une grande déception.
Décor unique avec, après la disparition des nuées liées à l’appel de Wotan, l’apparition d’un sol nu, parsemé de quelques rochers dont celui sur lequel « trône » le dieu au début de l’acte. En fond de scène, toute une série de statues, Walhalla dérisoire, dans le style des monuments aux morts de nos villages ou, au pire, d’Arno Brekker, auteur des bustes de Richard et Cosima « ornant » le parc jouxtant le Festpielhaus et sculpteur favori de certain visiteur moustachu du Bayreuth des années 30.

Au début de la scène de ménage entre Fricka et Wotan, on voit, côté cour, deux accessoiristes apporter un nouveau monument aux morts, côté jardin, un cycliste s’installer pour lire son journal. Jusqu’à la disparition de Wotan, ce personnage restera totalement étranger à ce qui se passe sur scène, qui n’est rien moins que le pivot de la tétralogie : la mise en évidence des contradictions dans lesquelles Wotan vit et fait subir au monde qu’il a voulu régenter. Wotan est passé du blanc (Or du Rhin) au noir, de même que Fricka faisant son entrée avec ses deux béliers. Brünnhilde est vêtue de rouge, l’ensemble constituant un beau contraste visuel.

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Le monologue de Wotan face à Brünnhilde - acte 2
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Le gros problème est que, de tous ces éléments, Dorst, Thielemann et les trois chanteurs ne tirent rien. Il est évidemment facile d’incriminer le metteur en scène mais c’est bien à un naufrage collectif que l’on assiste dans les deux premières scènes. Si on s’ennuie sur le plan théâtral (les souvenirs de la mise en scène de Chéreau sont très cruels dans cet acte), il en est de même musicalement. De façon inexplicable, Christian Thielemann dirige systématiquement trop vite et trop fort, mettant en danger ses chanteurs. Mihoko Fujimara crie plus qu’elle ne chante. Albert Dohmen, de retour après son désistement du prologue, est un Wotan très insuffisant, incapable de répondre au déchaînement orchestral dans son désespoir de début de scène face à Brünnhilde, et d’émouvoir dans son auto-analyse. Quant à la Walkyrie de Linda Watson, si elle réussit à « passer » son redoutable cri d’entrée d’acte, elle s’avère bien pâle dans la confrontation avec son père. Seuls dièses à mettre à cette critique : le point d’orgue théâtral et musical lors du retour de Brünnhilde et de l’attitude triomphatrice de Fricka, et, surtout, le rocher de Wotan tournant sur lui-même pour laisser apparaître un visage à l’œil gauche salement amoché.

Le retour des Wälsungen apportera une légère amélioration, notamment avec l’annonce de la mort et ses deux fausses fins, l’une sitôt après la déclaration de Brünnhilde, la seconde après les remerciements de Siegmund, que Brünnhilde prend au premier degré.
Seul beau moment de l’acte II, la scène d’hallucination de Sieglinde, très réussie aussi bien théâtralement que musicalement. Durant cette scène et celle du combat, des ombres passent derrière les statues. Elles se jetteront sur le corps de Hunding, sitôt ce dernier terrassé par Wotan.
Botha, en Siegmund, et Edith Haller en remarquable Sieglinde, sauvent ce qui peut l’être de cet acte très décevant. Outre son manque d’engagement scénique, Linda Watson est totalement incapable de délivrer une annonce de la mort ne serait-ce que correcte : legato inexistant, voix qui bouge dans tous ses registres au point de ne plus comprendre la moindre syllabe.

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Siegmund veille sur Sieglinde - acte 2
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Le troisième acte se déroule dans une sorte de carrière à deux niveaux, celui de fond de scène formant une faille sur laquelle viendront se produire les Walkyries durant la Chevauchée puis lorsqu’elles scruteront l’arrivée de Wotan, ce dernier y faisant ses adieux à Brünnhilde.
Les Walkyries, telles leur sœur à l’acte précedent, sont en rouge. Si leurs gestes et déplacements sont assez conventionnels, on ne peut s’empêcher d’être captivé par le rythme hiératique qui leur est imposé par le metteur en scène. Cette impression est renforcée par les mouvements des morts quittant la scène les uns après les autres, comme autant d’âmes qui rejoignent le Walhalla.

Ceci ne suffira malheureusement pas à regagner le terrain perdu à l’acte précédent. Dorst ne semble pas savoir quoi faire de cette scène si émouvante qui confronte Wotan à sa fille préférée. Nous n’arrivons même pas à nous dire quelle opinion le metteur en scène se fait du dieu. Ce que nous voyons, depuis l’Or du Rhin, c’est un personnage qui se situe « ailleurs », dans ses rêves de gloire, puis de pouvoir (2ème et 4ème scènes). Dans La Walkyrie, Wotan semble ne se faire aucune illusion quant à son affrontement avec Fricka. Ici, au 3ème acte, c’est son côté velléitaire et pleutre qui domine, un dieu prêt à céder à tout et manquant singulièrement d’autorité. Ne s’attend t’on point à ce qu’il baisse pavillon devant les jérémiades des Walkyries ? Wotan n’est déjà plus qu’un geignard s’apitoyant sur son seul sort et manipulateur-manipulé. C’est sans doute aller trop loin dans la caractérisation du personnage car, du coup, les adieux si émouvants semblent complètement décalés.

Une belle idée de mise en scène est de faire sortir de scène Wotan lorsque les Walkyries se seront dispersées. A-t-il vidé son sac et a-t-il besoin de se ressourcer avant de finir par adopter une attitude plus conciliante à l’égard de Brünnhilde ? C’est d’ailleurs cette dernière qui se placera d’elle-même sur cette palette penchée autour de laquelle Wotan tracera une forme de marquage au sol lumineux.

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Sieglinde, Brünnhilde et les Walkyries - Acte 3 scène 1
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Albert Dohmen incarne (volontairement ou non ?) ce Wotan étrangement absent. Aucune émotion bien sûr, mais sa performance ici est bien meilleure qu’au deuxième acte. Avec un timbre très neutre, il parvient à délivrer des Adieux de bonne qualité technique. Linda Watson, par contre, brille par son absence scénique (il est clair qu’elle n’a pas su ou voulu se plier à ce que Tankred Dorst lui a demandé). Après avoir entendu son « War es so schmälich » , chanté comme si elle marchait sur des œufs, on ne peut qu’être très inquiet pour les deux journées suivantes.
Les bonnes nouvelles de cet acte viendront d’un bel ensemble de Walkyries, duquel se détache l’Ortlinde d’Anna Gabler, et de la magnifique présence d’Edith Haller dans la dernière apparition de Sieglinde et son très beau « O hehrstes Wunder ! ». Quant à la direction de Christian Thielemann, elle nous fait complètement oublier le tunnel de l’acte précédent. A part quelques petits couacs dans la Chevauchée, on ne peut que saluer une interprétation d’une rare finesse, culminant dans des Adieux anthologiques sur le plan orchestral.

Après un Rheingold convaincant, cette Walküre nous a déçu. Sans Brünnhilde et avec un demi-Wotan, il est vrai qu’on ne peut pas atteindre des sommets dans cette œuvre mais le refus systématique de succomber au moindre lyrisme est à porter au débit du metteur en scène, sans doute moins à l’aise avec un livret moins naturellement théâtral que celui du Prologue.

Le public fit néanmoins un triomphe mérité à Johan Botha et Edith Haller et une ovation, justifiée si on oublie l’acte médian, à Christian Thielemann.

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- Siegmund, Johan Botha ; Hunding, Kwangchul Yun ; Wotan, Albert Dohmen ; Sieglinde, Edith Haller ; Brünnhilde, Linda Watson ; Fricka, Mihoko Fujimura ; Gerhilde, Sonja Mühleck ; Ortlinde, Anna Gabler ; Waltraute, Martina Dike ; Schwertleite, Simone Schröder ; Helmwige, Miriam Gordon-Stewart ; Siegrune, Wilke te Brummelstroete ; Grimgerde, Annette Küttenbaum ; Rossweisse, Alexandra Petersamer
- Orchester der Bayreuther Festspiele
- Christian Thielemann, direction






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