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Bayreuth 2010 : Das Rheingold

lundi 13 septembre 2010 par Philippe Houbert
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Andrew Shore
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Il en est des opéras de Wagner, du Festival de Bayreuth et des représentations qui y sont données, comme de nombreuses choses de la vie : il faudrait pouvoir ne rien savoir, ne rien avoir écouté, lu ou vu, se mettre dans l’état d’esprit de cette tenue de mi bémol qui ouvre l’Anneau du Nibelung et qui symbolise si bien le « Ur- » allemand, ce qui vient avant, avant ce qui va nous être présenté, avant ce que nous allons voir et entendre.

Cette production du Ring, due au dramaturge Tankred Dorst, vivait, en ces derniers jours d’août, sa fin de cycle. Cinq années, c’est long pour un spectacle qui naquit dans la douleur. N’oublions pas que Dorst ne fut, pour Wolfgang Wagner, qu’une solution de remplacement suite au désistement, deux ans avant l’échéance et après une période équivalente de travail , de Lars von Trier.

Cinq années de vie d’une production où critiques négatives et désabusées se bousculèrent : aucune « interprétation » générale de l’œuvre, pas de vision de ce que le « Ring » devrait nous dire en ce début de XXIème siècle, absence de direction d’acteurs, personnages de tous les jours ajoutés à l’histoire « traditionnelle » et qui ne nous disent rien de ce que Dorst veut en faire, quand leurs apparitions ne sont pas carrément ridicules. Nous aurons l’occasion, au cours de ces quatre articles, d’exprimer notre opinion sur la justesse ou non de ces critiques. Il conviendra aussi d’esquisser un bilan général car, l’oeuvre voulue par Wagner, c’est bien Der Ring des Nibelungen, festival scénique en trois journées et un prologue, et non quatre opéras distincts.

S’il est bien un cliché vivace et ô combien mérité parmi les wagnérophiles, c’est de dire qu’on ne peut bien entendre les œuvres du maître qu’à Bayreuth. Dès cette fameuse tenue de mi bémol, puis le développement de l’accord et les effets de tuilage géniaux, nous sommes « ailleurs », pas devant un orchestre bien dirigé dans une salle classique, ni face à une chaîne stéréo très perfectionnée. Non, nous sommes bien « dans le son », ou est-ce le son qui est en nous ?

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Les Filles du Rhin - scène 1
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Nous avons toujours éprouvé des sensations très contrastées à l’égard de la direction de Christian Thielemann : admiratives quant à ses Bruckner ou à ses Strauss symphoniques, très agacées pour ce qui est des « furtwänglérismes » auxquels le chef adore se livrer : accelerandi dans les passages rapides, ralentissements dans les passages lents, et, contrairement au grand Wilhelm, rien entre. Ce que nous entendîmes durant quatre soirées nous a plutôt fait pencher du côté positif à l’égard de Christian Thielemann. Si la tension n’est pas toujours présente de la première à la dernière note, si la pâte sonore reste dans la grande tradition germanique (le chef privilégie la masse par rapport aux détails, l’horizontal au vertical), l’alliance entre la vision musicale et l’acoustique ronde et transparente du Festspielhaus donne naissance à une très belle exécution dans L’Or du Rhin.

Le prélude au prélude est formidable de statisme : les interludes entre les scènes 1 et 2, puis entre les scènes 3 et 4, véritables entrées dans le monde des dieux, sont traduits de façon extraordinairement dramatique. Les ralentissements nous introduisent bien dans un monde où tout se déroule avec une autre notion du temps. D’où aussi – comment y nier la résultante d’un travail très étroit avec le metteur en scène ? – ces moments « pontifiants » où la direction de Thielemann se fait volontairement lourde (associée à une mise en scène surlignant le côté « ce qu’il faut retenir » de cette histoire), comme la glorification de l’or par les Filles du Rhin, l’appel de Donner, la montée au Walhalla. Mais c’est bien l’interlude entre les scènes 2 et 3, petit poème symphonique à lui tout seul qui constitue le point culminant orchestral de cette première soirée.

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Les Géants emmènent Freia - scène 2
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Albert Dohmen étant souffrant, nous avons découvert le Wotan du danois Johan Reuter. Voix d’une ampleur et d’un grave sans doute insuffisants eu égard aux exigences du rôle dans la Walkyrie et Siegfried (Reuter chante le Comte des Noces de Figaro et Wozzeck), à l’aigu un peu tendu dans son réveil au début de la scène 2, mais d’une belle efficacité musicale et théâtrale dans les scènes 3 et 4. Si Clemens Bieber propose un Froh lyrique et bien en place, le Donner de Ralf Lukas manque d’ampleur et la voix bouge dangereusement dans la scène finale.

Le Loge du néerlandais Arnold Bezuyen recueille de très fortes acclamations. Si la voix manque de la souplesse de celle d’un Heinz Zednik, l’utilisation que Bezuyen en fait, associée à un réel talent d’acteur, nous permet d’apprécier un très beau récit (scène 2), toute la rouerie du personnage (scène 3), ainsi que sa drôlerie (scène 4). Mihoko Fujimura est devenue une Fricka historique de Bayreuth et d’autres théâtres. La voix n’a jamais été d’une beauté de timbre transcendante mais l’usure est désormais perceptible. Demeure le talent d’une grande professionnelle qui permet de délivrer une prestation plus qu’honnête. Edith Haller est une excellente Freia. On pourrait juste lui reprocher de forcer inutilement sa voix à certains moments mais sa touche personnelle, alliée à ce que lui demande le metteur en scène, nous donne une Freia plus intéressante que dans de nombreuses mises en scène.

L’Erda du Rheingold représente toujours une gageure. A moins d’être pourvues d’un timbre exceptionnel, les interprètes peinent à faire impression dans une scène courte et pourtant capitale scéniquement. Erda n’a rien à faire d’autre que chanter et faire sonner des mots lourds de conséquences. Disons que Christa Mayer s’en sort correctement mais que son timbre de restera pas dans les mémoires. Les Filles du Rhin se situent dans une bonne moyenne avec une mention positive spéciale pour la Wellgunde de Ulrike Helzel.

Nous ne comprendrons jamais pourquoi les distributions ne distinguent pas systématiquement les voix de Fasolt (baryton-basse ou basse lyrique) et de Fafner (basse noire). Le Fafner initial souffrant, il dut être remplacé par Eric Halfvarson, à la voix insuffisamment sombre mais néanmoins efficace. Le Fasolt de Kwangchul Yun est tout à fait remarquable par la qualité du legato et l’excellent investissement mis dans le personnage. Yun rejoint ainsi la longue lignée des grands Fasolt de Bayreuth.

Wolfgang Schmidt représente tout ce que nous ne supportons plus dans le personnage de Mime : abus de « sprechgesang », aigu coincé, sur-jeu permanent allant jusqu’à enlaidir une voix dont le timbre ne fut jamais extraordinaire. Certes, comme très souvent, le rôle fonctionne tout seul mais nous craignons d’ores et déjà ce que Schmidt pourra faire dans Siegfried. Le meilleur accueil du public à ce Rheingold, outre celui offert à Christian Thielemann, fut pour l’Alberich d’Andrew Shore. Excellent acteur, le baryton anglais a eu néanmoins quelques problèmes d’intonation dans la scène 1, mais les 3 et 4, et notamment la malédiction, proférée sur un tempo extraordinairement lent, furent mémorables.

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Alberich va tester le Tarnhelm forgé par Mimme - scène 3
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Il serait très hasardeux de commencer à tirer des conclusions sur la mise en scène à partir du seul prologue. Gardons donc nos interrogations et esquisses de réponses concernant l’apparition d’humains de nos jours dans cette production : touriste-photographe mitraillant les graffitis du Walhalla (encore sous échafaudage) dans la scène 2 ; sorte de contrôleur-électricien qui, par une apparente fausse manipulation, ouvre le décor du Nibelheim, laissant apparaître le trésor en cours d’amoncellement ; à la toute fin, enfants reproduisant l’éternel jeu de guerre déjà sinistrement illustré par le meurtre de Fasolt par son frère.

La scène 1 donne à voir des Filles du Rhin, toutes de rouge vêtues, très statiques sur un amoncellement de galets au fond du fleuve. Les scènes de séduction d’Alberich font apparaître des naïades très regardables. Le reflet de l’Or resplendit déjà sur les doigts d’Alberich avant que les Filles n’aient émis le moindre commentaire sur le pouvoir de ce dont elles ont la garde. Le Nibelung porte une peau mi-zèbre- mi-chat tigré. Son costume se termine par une sorte de queue de pie, dont son frère Mime (avec le même habit) sera dépourvu. La scène 2 se déroule dans un espace indéterminé : sorte de quai d’expédition-dalle de cité de banlieue. Tout est couvert de graffitis. A gauche, ce qu’on s’imagine être le Walhalla. Mais il est encore sous échafaudage. En fond de scène, un œil géant. Les dieux portent des tenues « Startrek » blanches. Au début de la scène, ils sont statiques, comme immortalisant le moment pour une photo. Fricka porte un casque de bélier, animal qui lui est associé. Freia porte des seins postiches. Les géants portent des habits du genre des bergers landais, avec échasses.

La scène 3 transforme le Nibelheim en centrale électrique. Côté cour, une porte par laquelle Alberich disparaît lors de son premier essai du Tarnhelm et où les Nibelungen cagoulés comme dans une bande dessinée se montrent de temps à autre. Côté jardin, un grand escalier par lequel Loge et Wotan arriveront. Comme nous l’avons déjà indiqué, le mur central se scindera, comme pour illustrer le récit de Mime, en partie par l’intervention du contrôleur venu vérifier les compteurs. La ruse de Loge qui mystifiera Alberich (dragon, puis crapaud) est traitée de façon assez proche de celle de Chéreau. La scène 4 n’apporte que peu de nouveaux éléments scéniques, hormis l’apparition d’Erda, sorte de Belphégor avec des fils qui pendent de partout. Le traitement de l’arc-en-ciel (avec jeu sur les costumes de Froh et Donner) et de la montée au Walhalla est très classique, sans bonne ni mauvaise surprise.

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Kwanchul Youn
© Bayreuther Festspiele, Enrico Nawrath

Une fois rappelés ces éléments de scénographie, et pour contredire très abruptement une grande partie des critiques émises sur cette production depuis 5 ans, il convient de préciser que le respect de Tankred Dorst au texte wagnérien est absolu, que le pseudo-statisme, interprété comme une incapacité à diriger des acteurs-chanteurs, est de pure forme et que, en réalité, quand on observe chaque personnage, on mesure à quel point ce dernier réagit par rapport à chaque élément du texte. Dans cette mise en scène, il conviendrait presque de ne jamais regarder celle ou celui qui chante pour n’observer que les réactions des autres.

C’est une vraie lecture de dramaturge à laquelle Tankred Dorst se livre, fondée sur le respect du texte littéraire et musical, avec d’incontestables faiblesses théâtrales (vol de l’Or par Alberich, meurtre de Fasolt, apparition d’Erda) mais aussi de belles réussites (totale apathie de Wotan complètement sous l’emprise de tous les autres personnages, évolution psychologique de Loge, malédiction de l’anneau par Alberich). L’un des très beaux moments concerne le fameux œil géant de fond de décor au début de la scène 2. Cet œil gauche est celui mis en gage par Wotan pour obtenir Fricka, donc la sagesse, donc la perte des sentiments qui en découle. Cet œil disparaît au moment du récit de Loge, qui déclenche les appétits de pouvoir et les catastrophes, pour revenir après la mort de Fasolt, comme une sorte de retour d’une fausse sagesse fondée sur les malentendus.

En conclusion de cette première soirée bayreuthienne, une belle espérance que la direction musicale magnifiquement théâtrale donnée par Christian Thielemann se confirme dans les trois journées, et de nombreux questionnements quant à la capacité de Tankred Dorst de pouvoir poursuivre une lecture à la fois si radicale (quant au texte) et si peu apparemment théâtrale.

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- Bayreuth
- Festspielhaus
- 20 août 2010
- Richard Wagner (1813-1883), Das Rheingold, prologue du festival scénique « L’Anneau du Nibelung »
- Mise en scène, Tankred Dorst, assisté de Ursula Ehler ; décors, Frank Philipp Schlössmann ; Costumes, Bernd Ernst Skodzig ; Lumières, Ulrich Niepel ; Video, Evita Galanou, Ueli Nüesch, Thomas Wollenberger ; Dramaturgie, Norbert Abels
- Wotan, Johan Reuter ; Donner, Ralf Lukas ; Froh, Clemens Bieber ; Loge, Arnold Bzuyen ; Fasolt, Kwanchul Yun ; Fafner, Eric Halfvarson ; Alberich, Andrew Shore ; Mime, Wolfgang Schmidt ; Fricka, Mihoko Fujimura ; Freia, Edith Haller ; Erda, Christa Mayer ; Woglinde, Christiane Kohl ; Wellgunde, Ulrike Helzel ; Flosshilde, Simone Schröder
- Orchester der Bayreuther Festspiele
- Christian Thielemann, direction











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