ClassiqueInfo.com



Bayreuth 2009 : Parsifal ou les ravages du mythe

dimanche 20 septembre 2009 par Karine Boulanger
JPEG - 20 ko
Christopher Ventris
©Tanja Niemann

A bien des égards, la production de Stefan Herheim reste l’élément phare du festival de Bayreuth. Spectacle foisonnant, passionnant, suscitant réflexions et débats, pouvant être interprété de différentes manières, s’agit-il pour autant vraiment de la mise en scène du Parsifal de Wagner ? Sans doute pas, mais cette présentation de la tradition wagnérienne et d’une certaine vision de l’histoire allemande convainc tout de même, tant l’ensemble est réalisé avec intelligence.

Les très beaux décors de Heike Scheele reproduisent la façade sur jardin de Wahnfried, maison de la famille Wagner, ainsi qu’une partie des dispositions intérieures du salon de musique/bibliothèque. Le propos de Stefan Herheim étant de montrer la force du mythe créé par Wagner à partir du récit de Wolfram von Eschenbach et des corpus de légendes et sagas publiés au cours du XIXe siècle, l’ensemble du spectacle met en scène les ravages de l’enfermement dans un système, la folie née d’un culte rendu à de nouveaux mythes, à un compositeur (la tombe de Wagner restera visible sur le proscenium pendant tout le spectacle), à un lieu (le Festspielhaus, mais aussi la demeure de Wagner), conduisant à l’aveuglement, au refus de débattre et à un certain fanatisme. Chaque acte se déroule à une période clef du XXe siècle, correspondant aussi à un moment particulier de l’histoire du festival de Bayreuth et de la vision de l’œuvre ultime du compositeur : les mois précédant le début de la première guerre mondiale, 1933-1934, puis les années 1950. La réalisation scénique est époustouflante, avec un emploi impressionnant de projections vidéo toujours pertinentes.

D’emblée, le ton est donné dès l’ouverture jouée rideau ouvert : tout se télescope à la veille de la guerre de 1914 lorsqu’une femme, incarnation de la Germania [1] fantasmée de l’Allemagne nationaliste de la fin du XIXe siècle, meurt en laissant un jeune enfant qui se réfugie près de la tombe du compositeur et se barricade, s’emmure dans d’anciennes légendes revivifiées par la musique. L’enfant (Amfortas ?), dans un moment cauchemardesque voit le cadavre de sa mère s’animer, devenir un démon tentateur (Kundry ?) qui étouffe son fils dans une étreinte malsaine. Le premier acte met en scène le culte rendu à Wagner et Parsifal : tous déambulent dans le jardin de Wahnfried tels des anges gardiens maléfiques et se veulent thuriféraires de la tradition ; une société de bon ton qui est facilement horrifiée des tendances « dévoyées » qu’incarne Klingsor, soigneusement caché tel un démon inavouable. Parsifal, malgré les laborieuses explications de Gurnemanz, ne peut comprendre les enjeux de ce culte et regarde en simple spectateur la cérémonie du Graal qui se déroule dans les décors de la création de l’opéra à Bayreuth en 1882 [2]. Titurel force Amfortas à dévoiler le Graal, déchaînant une véritable ferveur comparée par le metteur en scène à la folie guerrière qui s’empara des principales nations européennes et de l’Allemagne à l’été 1914, les pèlerins se quittant sous la projection des images d’archives de la mobilisation allemande.

La fin des hostilités voit triompher Klingsor et l’amusement facile des cabarets berlinois des années 1930. Kundry apparaît tel l’Ange bleu au milieu d’une revue avant de laisser Parsifal seul en proie à ses doutes, puis de réapparaître telle Herzeleide, une Herzeleide confondue avec la Germania de 1914. L’affrontement de Kundry et de Parsifal se déroule sous les yeux d’émigrants hésitant encore à quitter l’Allemagne, puis fuyant lorsque Kundry fait appel aux forces du mal, les nazis. Parsifal profane la tombe du compositeur en y portant la lance mais ne peut détruire le mur des rituels et de la fausse tradition, puis s’éloigne, laissant le champ libre aux alliés de Klingsor, alors que le festival de Bayreuth va connaître un regain d’intérêt avec une nouvelle production du dernier opéra de Wagner, avant d’être instrumentalisé par le pouvoir en place.

L’acte III s’ouvre sur une vision d’apocalypse : sur les murs d’un Wahnfried en partie détruit sont projetés des films témoignant des villes en partie ou en totalité détruites par la guerre. Seul, le Festspielhaus, évoqué par son cadre de scène reproduit sur le plateau, est miraculeusement intact. La possibilité d’utiliser de nouveau la salle légendaire concentre l’espoir de la reconstruction tandis que Gurnemanz démobilisé succombe un bref instant à la tentation d’embrasser Kundry, Germania défaite, et que Parsifal revient revêtu des anciens attributs de la personnification de la grande Allemagne. Le héros se dépouille volontairement de ses armes et de la couronne impériale, revêt une simple tunique blanche, avant de détruire l’ombre maléfique planant sur le festival en plaçant la lance sur la tombe du compositeur. Dans un jeu de miroir fascinant, Stefan Herheim reproduit l’une des scènes clefs de la mise en scène du Parsifal de Wieland Wagner (1951) éclairant la salle du Festspielhaus et évoquant la réouverture du festival, avec ce que l’on nommera le Neues Bayreuth, une renaissance obtenue au prix d’un emmurement encore plus rigoureux [3]. Amfortas, jugé mais non « guéri » par une commission de dénazification, réapparaît au Bundestag pour être finalement délivré de ses tourments et de ses errements, tandis qu’apparaît la colombe de la paix rayonnant sur la planète.

Il est évident qu’une telle mise en scène ne peut prendre pleinement son sens qu’à Bayreuth, lieu où les rituels et où les mythes wagnériens ont encore une grande force et où des débats salutaires commencent à peine à être menés. La création de cette production fait d’ailleurs suite à plusieurs publications historiques sur le festival, en particulier sur les années noires, celles de la gestion de Winifred Wagner [4]. Le spectateur admire la cohérence de la démarche, la pertinence du propos, tout en restant lucide sur les partis pris parfois outrés de la démonstration, ce que souligne d’ailleurs l’introduction passionnante d’Alexander Meier-Dörzenbach dans le programme édité par le festival.

Musicalement, le spectacle est aussi de haut niveau. Kwangchul Youn est un Gurnemanz magnifique, dont les qualités reposent avant tout sur la beauté du timbre et un chant châtié laissant s’épanouir une excellente diction et une attention remarquable aux mots, mais il semble que les choix de la mise en scène, effaçant les individualités au profit d’une vision plus globale, ne faisant de Gurnemanz que l’un des gardiens ou l’un de théologiens du rituel wagnérien, aient bridé son interprétation qui peine à émouvoir. Christopher Ventris en revanche campe un Parsifal déchirant, poignant (« Erlöse, rette mich », acte II), capable d’une grande poésie (« Wie dünkt mich doch die Aue heut so schön ! », acte III). La voix est puissante, venant sans peine à bout de la longueur du rôle. La Kundry de Mihoko Fujimura ressemble malheureusement à une erreur de distribution, malgré les qualités d’actrice de la chanteuse. La voix manque d’ampleur et ne peut assumer les passages les plus exposés (« Ich sah ihn, ihn, und lachte ! », puis fin de l’acte II). L’ensemble, comme toujours, est très musical, mais sans sensualité ni mystère ce qui anéanti une partie du pouvoir suggestif et séducteur du personnage. Detlef Roth, Amfortas littéralement couronné d’épines, appuie l’essentiel de son incarnation sur la colère du fils de Titurel, au détriment du désespoir du personnage souffrant sans répit. Enfin, Thomas Jesatko est un Klingsor sarcastique et scéniquement convainquant, mais dont le phrasé manque de legato. Les plus petits rôles n’appellent que des éloges, tout comme les chœurs absolument magnifiques, d’une parfaite homogénéité et au sens des nuances exceptionnel.

La direction de Daniele Gatti est à la hauteur de l’événement, même si l’on souhaiterait parfois plus de ferveur et de mystère (cérémonie du Graal, acte I). L’acte II, après un prélude très prenant, est mené sur des tempi rapides mais les scènes de Parsifal et Kundry manquent parfois de tension et de séduction. L’acte III est magnifique, culminant avec un superbe enchantement du Vendredi saint.

Un spectacle bayreuthien par définition et qui ne peut que passionner les wagnériens, fascinant, complexe, certainement réducteur, mais qui réclame sans doute plusieurs visions pour en percer tous les mystères.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Bayreuth
- Festspielhaus
- 15 août 2009
- Richard Wagner (1813-1883), Parsifal, festival scénique sacré en 3 actes
- Mise en scène, Stefan Herheim ; décors, Heike Scheele ; costumes, Gesine Völlm ; lumières, Ulrich Niepel ; vidéo, Momme Hinrichs, Torge Møller
- Amfortas, Detlef Roth ; Titurel, Diogenes Randes ; Gurnemanz, Kwangchul Youn ; Parsifal, Christopher Ventris ; Klingsor, Thomas Jesatko ; Kundry, Mihoko Fujimura ; Chevaliers du Graal, Arnold Bezuyen, Friedemann Röhlig ; Écuyers, Julia Borchert, Ulrike Helzel, Clemens Bieber, Timothy Oliver ; Filles fleurs, Julia Borchert, Martina Rüping, Carola Guber, Christiane Kohl, Jutta Maria Böhnert, Ulrike Helzel ; voix du ciel, Simone Schröder
- Chor der Bayreuther Festspiele. Chef de choeur, Eberhard Friedrich
- Orchester der Bayreuther Festspiele
- Daniele Gatti, direction

[1] Une reproduction de l’allégorie de Friedrich August von Kaulbach orne une partie du décor pendant les deux premiers actes.

[2] Décors de Paul von Joukowky et Max Brückner.

[3] Evoqué par l’avertissement rédigé par Wieland et Wolfgang Wagner en 1951 : « Im Interesse einer reibungslosen Durchführung der Festspiele bitten wir von Gesprächen und Debatten politischer Art auf dem Festspielhügel freundlichst absehen zu wollen. Hier gilt’s der Kunst. ».

[4] Voir en particulier le livre de Brigitte Hamann, Winifred Wagner oder Hitlers Bayreuth, Munich, 2002.











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 804238

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Opéra   ?    |    Les sites syndiqués OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License