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Bayreuth 2009 : Götterdämmerung

samedi 12 septembre 2009 par Richard Letawe

Après un Siegfried détestable, on ne s’attendait pas à la réussite de ce Crépuscule des Dieux, durant lequel on a enfin compris quelques une des intentions du metteur en scène, et dont le niveau musical retrouvait le sommet atteint durant Die Walküre.

D’abord, la mise en scène commence à devenir un peu plus compréhensible et cohérente. Tout n’est pas encore évident, de nombreux détails échappent encore à notre sagacité [1], mais au moins sait-on par quel bout la prendre. Tankred Dorst ne semble en pas prendre cette histoire de Ring très au sérieux ; en particulier, il considère le personnage de Siegfried comme un chien fou, un gaffeur qui débarque avec toute sa rusticité et son manque de manières dans le monde très policé des Gibichungen (représenté sous la forme d’un palace des années 20), la scène est savoureuse. Anti-héros complet dans son costume ridicule, il est aussi peu demi-dieu que possible, mais sous ses dehors rustres, se cache une personnalité plus complexe et sensible que d’habitude. On se remémore alors la deuxième journée du Ring, et son attitude après ses exploits : il semblait avoir tué par accident, être sincèrement désolé de ce qu’il avait fait.

Mieux dirigés (ou plus inspirés), les acteurs sont plus crédibles, et s’il y a de l’humour dans cette mise en scène, en particulier dans le traitement du rôle de Siegfried, il n’y a plus de scènes ridicules, dont on ne peut que ricaner. Il reste de nombreux détails incompréhensibles, mais ceux-ci sont accessoires, ne perturbent plus la lisibilité de l’action. Celle-ci se déroule donc essentiellement dans ce qui ressemble à un hall d’hôtel, habilement figuré par deux cages d’escalier placées de part et d’autre de la scène, qui sont parcourues par toute une faune d’élégantes et d’élégants.

On revoit cependant souvent les décors des précédents volets, la carrière de Brünnhilde bien sûr, et aussi le décor principal de l’Or du Rhin, dont on comprend enfin qu’il s’agit des abords d’un canal, où les Filles du Rhin viennent patauger au milieu des sacs poubelle, alors que des figurants font des promenades d’amoureux à quelques mètres (drôle d’endroit pour emmener sa fiancée que cet égout à ciel ouvert !). Tout cela n’est donc ni très beau ni très passionnant à voir, comme encore cette immolation de Brünnhilde qui se transforme en un incendie nocturne de l’hôtel, mais est-ce l’effet de l’accoutumance, on n’y fait plus vraiment attention.

Cette attention est en fait accaparée par la musique, qui dès le trio des Nornes se révèle être d’une qualité rare. Les trois chanteuses y sont idéalement assorties, toutes faisant valoir une diction très claire, et un chant noble et expressif. C’est toute la distribution qui est galvanisée ce soir, ceux qui brillaient les journées précédentes, comme Andrew Shore en Alberich, toujours très mordant et bien chantant, ou les Filles du Rhin, impeccables en dépit du costume ridicule qu’elles ont à porter. Même le couple principal, plutôt décevant auparavant, est ici plus intéressant. Christian Franz reste un Siegfried de petit format, que sa voix sans séduction et son chant fruste et forcé transforment presque en un rôle de demi-caractère, mais au moins est-il ce soir un peu plus souple, et son investissement dramatique plus sensible. Linda Watson termine ce Ring avec les honneurs. Elle assume sans trop de problème la tessiture du rôle, et fait même entendre de fort beaux graves. Il lui manque cependant l’impact scénique, la tension, la passion et avant tout la séduction vocale, pour être une Brünnhilde au niveau du festival.

Les autres membres de la distribution sont tous excellents, à commencer par Christa Mayer, déjà superbe en Erda, et qui est une Waltraute sublime, dont l’éloquence et la passion font de chaque minute de sa scène avec Brünnhilde un moment d’anthologie. Les Gibbichungen ne sont pas en reste : Ralf Lukas était un Donner assez effacé, mais son incarnation de Günther est de qualité. Le chant est très stylé, et bon acteur, il est très à l’aise pour rendre le caractère sophistiqué et velléitaire de son personnage. Edith Haller est également une Gutrune tout à fait brillante. Quant au Hagen de Hans-Peter König, il domine sans conteste le plateau avec sa stature imposante, et un chant d’une beauté exceptionnelle, servi par une voix extrêmement puissante, au timbre somptueux, qui rappelle un peu celui de Mati Salminen, et conduite avec une attention toute particulière au legato. Subjugué, me public lui accordera aux saluts une ovation d’une chaleur qui ne sera égalée que par celle réservée à son enfant chéri Christian Thielemann.

Très en forme, le chef allemand fait oublier son Siegfried un peu pâlot. Il est ce soir très attentif à la beauté des sonorités, aux équilibres et à la qualité des phrasés, mais aussi à la progression dramatique, dont il assure la continuité avec la maîtrise d’un vrai grand chef de théâtre, et d’un wagnérien expert.

Il est difficile de tirer un bilan très clair au dernier soir de ce Ring, tant les impressions qu’il a livrées ont été disparates. La production de Tankrde Dorst sera bientôt abandonnée, ce qu’on ne regrettera pas, car ce qu’on a vu a souvent été à la fois risible et mal réalisé. Reste à espérer que le futur maître d’œuvre sera au moins un metteur en scène au métier confirmé.

Musicalement, on entend parfois dire que Bayreuth n’est plus la place forte du passé, ne réunissant plus toujours la crème des interprètes wagnériens. Le Festival conserve quand même de nombreuses atouts, avec la magie des lieux, et la merveilleuse acoustique du Festspielhaus, avec un orchestre somptueux, et la présence importante d’un chef comme Thielemann, qui incarne musicalement l’institution.

Quant aux distributions, il est vrai qu’avec Siegfried et Brünnhilde, deux des rôles clés de ce Ring étaient distribués a minima. Mais pour le reste, il n’y eut guère de déception, et avec les prestations d’Albert Dohmen en Wotan, de Kwangchul Youn en Fasolt et Hunding, de Ain Anger en Fafner, d’Andrew Shore en Alberich, de Christa Mayer en Erda et Waltraute, d’Eva-Maria Westbroek en Sieglinde, de Hans-Peter König en Hagen, on a fait le plein en ces quatre jours de souvenirs inoubliables.

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- Bayreuth
- Festspielhaus
- 12 août 2009
- Richard Wagner (1813-1883), Götterdämmerung. Troisième journée du festival scénique „L’anneau du Nibelung“
- Mise en scène, Tancred Dorst ; Décors, Frank Philipp Schlosmann ; Costumes, Bernd Ernst Skodzig
- Siegfried, Christian Franz ; Brünnhilde, Linda Watson ; Gunther, Ralf Lukas ; Waltraute, Christa Mayer ; Hagen, Hans-Peter König ; Gutrune, Edith Haller ; Alberich, Andrew Shore ; Première norne, Simone Schröder ; Deuxième norne, Martina Dike ; Troisième norne, Edith Haller ; Woglinde, Christiane Kohl ; Wellgunde, Ulrike Helzel ; Flosshilde, Simone Schröder
- Chor der Bayreuther Festspiele. Chef de choeur, Eberhard Friedrich
- Orchester der Bayreuther Festspiele
- Christian Thielemann, direction

[1les figurants surtout, dont un homme à tête de poulet qui descend les escaliers, un jeune homme habillé d’or, une rangée de paires de chaussures en plein hall de l’hôtel,…






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