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Bach et la Petite Bande : le retour aux sources

vendredi 24 décembre 2010 par Philippe Houbert
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Sigiswald Kuijken
© Saskia Vanderstichele

Après un concert consacré à Schütz et Buxtehude début novembre, Sigiswald Kuijken et sa Petite Bande nous revenaient dans un programme de cantates du temps de Noël de Jean-Sébastien Bach. Bonne occasion de comparer, à quelques semaines de distance, où en sont trois des grands évangélistes des cantates : John Eliot Gardiner, Philippe Herreweghe et Sigiswald Kuijken.

On sait que ce dernier est embarqué dans une entreprise discographique assez particulière. Plutôt que de nous infliger une énième intégrale des cantates qui viendra encombrer nos étagères, il a décidé de ne couvrir qu’une année liturgique en choisissant, pour chaque dimanche ou fête, une seule œuvre. Le projet a débuté il y a quatre ans, chaque disque (on en est aujourd’hui au volume 12) étant enregistré dans la foulée des concerts donnés. On est donc loin de ces intégrales faites à la va-vite. Ici, on est proche de l’exigence interprétative propre au monument constitué par Nikolaus Harnoncourt et Gustav Leonhardt dans les années 1970 et 1980. Sans entrer dans trop de détails, les options interprétatives de Kuijken concernent une extrême attention au texte et du rapport que celui-ci entretient avec le rythme ; le choix de l’option Joshua Rifken/Andrew Parrott concernant l’utilisation du chœur, soit un seul chanteur par voix, le quatuor soliste se trouvant par conséquent investi dans les récitatifs et airs mais aussi dans les choeurs ; l’utilisation du « violoncello da spalla » en lieu et place de l’habituelle viole de gambe (ce n’était pas le cas pour ce concert car cette problématique instrumentale ne se posait pas dans les œuvres données). Pour plus amples explications, nous renvoyons le lecteur à la notice générale qui accompagne chaque volume enregistré et paru chez Accent.

Le programme donné en l’église Saint-Roch regroupait quatre cantates, données dans l’ordre chronologique liturgique : jour de Noël, lendemain de Noël, troisième jour de Noël, dimanche après Noël. Choix parfaitement équilibré, deux œuvres brillantes (les BWV 91 et 122) venant encadrer deux cantates plus intimistes (BWV 57 et 151), démontrant que, dans l’esprit luthérien de l’époque, la Nativité était l’occasion de célébrer de façon éclatante la naissance du Christ, mais aussi de méditer, au travers de références à la Passion, sur la notion de salut incarné par le Fils de Dieu.

La cantate BWV 91 « Gelobet seist du, Jesu Christ » fut donnée le 25 décembre 1724, soit lors de la deuxième année passée à Leipzig. Le jour de Noël précédent avait donné lieu à une reprise de la BWV 63, datant de la période de Weimar. Cantate de choral, fondée sur le cantique de Luther, utilisant ce dernier soit textuellement, soit le paraphrasant très librement, cette œuvre insiste sur l’amour du Créateur pour l’espèce humaine et, en rappelant l’humilité de la naissance de son Fils, fait comprendre au fidèle que la pauvreté de sa condition doit se transformer, dans l’au-delà, en richesse éternelle. Œuvre brillante dans son chœur initial (trois hautbois, deux cors, timbales) mais dont les deux airs principaux – pour ténor, vraie révérence au Sauveur nouveau-né, et surtout le duetto pour soprano et alto, avec son accompagnement obstiné double croche pointée-triple croche - offrent l’occasion de belles méditations. D’entrée, ce que Sigiswald Kuijken et son ensemble nous proposèrent dans cette œuvre nous fit comprendre que nous allions assister à un concert d’exception, très loin du désastre musical auxquels donnèrent lieu les concerts Gardiner à la Cité, et d’une profondeur spirituelle beaucoup plus poignante que le style décoratif dans lequel Herreweghe semble désormais naviguer dans Bach. Le duetto interprété par la soprano allemande aveugle Gerlinde Sämann et la belle alto slovaque Petra Noskaiova fut un sommet d’expression, les deux parties A et B donnant lieu à une admirable leçon de rhétorique.

Des quatre cantates (si l’on tient compte de celle intégrée dans l’Oratorio de Noël) composées pour le deuxième jour du temps de Noël, Sigiswald Kuijken choisit la BWV 57 « Selig ist der Mann » datant du 26 décembre 1725 ou 1726 (dans son formidable ouvrage, « Les cantates de J.-S. Bach », paru chez Fayard cette année, Gilles Cantagrel penche pour 1725). Cantate intitulée par Bach « Concerto en dialogue » dans laquelle un échange s’opère entre la vox Christi (basse) et l’âme du chrétien (soprano), cette œuvre est une profonde méditation qui, au premier abord, semble très éloignée de l’esprit festif de Noël. Cette succession d’airs et de récitatifs conduit « du tourment de l’homme, prêt à fuir la vie pour échapper au péché, vers son acceptation heureuse de la mort, promesse de la vie bienheureuse de l’au-delà. » (G.Cantagrel). On ne sait qu’admirer le plus dans cette cantate où les voix de Gerlinde Sämann et de Jan van der Crabben, merveilleux baryton-basse belge, nous firent éprouver les tourments de l’âme et la consolation de la parole christique. Il faut sans doute remonter à la version Harnoncourt avec le stupéfiant soliste des Wiener Sängerknaben, Peter Jelosits, et Ruud van der Meer, pour retrouver une telle qualité rhétorique sans laquelle toute interprétation de ce genre d’œuvres est incompréhensible aujourd’hui.

Pour illustrer le troisième jour de Noël, le choix de Sigiswald Kuijken se porta sur la cantate écrite pour le 27 décembre 1725, « Süsser Trost, mein Jesus kommt » BWV 151. Œuvre de plus petite envergure, Bach ayant du composer sept cantates pour une période de deux semaines, et nouvelle méditation intime sur le bonheur du chrétien, consolé des tourments de la vie terrestre par la venue du Christ. Le premier air pour soprano avec accompagnement de flûte pourrait figurer dans l’Oratorio de Noël par son atmosphère et son rythme très proches de la Pastorale introductive de la deuxième cantate. Le second, pour voix d’alto, est un aria da capo faisant intervenir le hautbois d’amour, les cordes à l’unisson et le continuo. Nous ne ferons pas l’injure à la Petite Bande, à Sigiswald Kuijken et à mesdames Sämann et Noskaiova de les comparer à ce que Gardiner et ses pauvres petites solistes du Monteverdi Choir ont pu donner dans cette même cantate à la Cité il y a un mois. L’accompagnement des vents, le phrasé, l’expression complètement focalisée sur le texte chanté et le timbre idéal des chanteuses rendaient parfaitement honneur à cette cantate.

Pour terminer ce concert, les interprètes nous offrirent la cantate composée pour le premier dimanche après Noël 1724, soit le 31 décembre : « Das neugeborne Kindelein » BWV 122. Cette œuvre écrite elle aussi dans une période de très forte activité (sept cantates en deux semaines) mobilise, outre le quatuor vocal, trois flûtes à bec, deux hautbois, une taille de hautbois, les cordes et le continuo. Bach y délaisse les lectures de la liturgie pour bâtir une prédication fondée sur un vieux cantique du début de la Réforme. Ce texte, librement paraphrasé, célèbre la joie de la venue au monde du Jesulein (Petit Jésus), la réconciliation qui en découle de Dieu avec l’homme, et la promesse d’une nouvelle année, annonciatrice de temps nouveaux libérateurs de toute souffrance. Là encore, les quatre solistes, Gerlinde Sämann, Petra Noskaiova, Christoph Genz et Jan van der Crabben firent merveille, le dernier nommé dans son air n°2, les trois autres dans le superbe trio (n°4) dans lequel les parties de soprano et de ténor chantent dans le style madrigalesque, la partie d’alto entonnant le choral de Schneegass.

Un formidable concert, parfait échantillon de l’exemplaire travail mené par Sigiswald Kuijken et son équipe dans ce qui est l’un des plus beaux projets musicaux du moment.

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- Paris
- Eglise Saint-Roch
- 16 décembre 2010
- Johann Sebastian Bach (1685-1750), Cantates du temps de Noël : Cantate BWV 91 « Gelobet seist du, Jesu Christ » ; Cantate BWV 57 « Selig ist der Mann » ; Cantate BWV 151 « Süsser Trost, mein Jesu Christ » ; Cantate BWV 122 « Das Neugeborne Kindelein »
- Gerlinde Sämann, soprano
- Petra Noskaiova, alto
- Christoph Genz, tenor
- Jan van der Crabben, basse
- La Petite Bande : Sigiswald Kuijken et Jin Kim, violins I ; Makoto Akatsu et Katharina Wulf, violins II ; Marleen Thiers, alto ; Marian Minnen, basse de violon ; Frank Theuns, flute traversière ; Dimos De Beun, Frank Theuns et Katharina Andres, flûtes à bec ; Patrick Beaugiraud, Rodrigo Guttierrez et Katharina Andres, hautbois ; Benjamin Alard, orgue ; Koen Plaetinck, timbales
- Sigiswald Kuijken, direction











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