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Aujourd’hui musiques 2010 (3) : de la musique contemporaine espagnole

jeudi 2 décembre 2010 par Thomas Rigail

Si la programmation était cette année dominée par des projets multimédia, le Festival Aujourd’hui Musique réservait encore une place à des concerts traditionnels, à l’image de ce concert de musique de chambre proposé par le Barcelona Modern Project et consacré, proximité géographique oblige, à des compositeurs espagnols.

Le concert est ouvert par Lignes dans l’espace (2003) de David Padrós, pour flûte seule, une pièce qui ressemble à toutes les pièces pour flûte seule écrites par des compositeurs influencés par le sérialisme : des sons épars, l’usage du souffle dans l’anche, une construction formelle proche du néant, et au final une sorte de mauvais Syrinx passé au broyeur. Il y a sans doute des raisons contingentes pour que les compositeurs de la deuxième moitié du XXème siècle aient plus ou moins tous à leur catalogue des compositions pour instrument seul, en particulier des vents. Il y a des raisons nécessaires pour que cela ne fonctionne quasiment jamais, et elles sont relativement évidentes : dans des idiomes esthétiques qui refusent comme la peste toute notion de mélodie, comment peut-on écrire quelque chose de cohérent avec un seul instrument monodique à peu près incapable de produire autre chose que des mélodies (dans le sens le plus large) ? Le résultat est au mieux une écriture contre l’instrument, fondée sur des registres contre-nature et la production de bruits divers, au pire une matérialisation du rien. Ces convulsions dans le registre aigu, ces remplissages entre de fausses arabesques détournées, ces souffles dans l’anche, ce n’est aujourd’hui plus rien d’autre que fatigant, si ca n’a jamais été autre chose.

Les Miscel.lanià, quatre improvisations pour piano et marimba de Pere Casas laisseront perplexe si on est poli, atterré si on est sincère : comment pouvait-on encore écrire en 1996 une œuvre pareille ? Il est sans doute plus consternant encore de savoir qu’en 2010, des compositeurs sont toujours capables d’écrire de telles pièces tant cette œuvre porte bien son titre, puisqu’elle ressemble à une très mauvaise improvisation réalisée après les heures de fermeture par un élève prépubère de classe de composition d’un conservatoire, un tas de notes arbitraires jetées au petit bonheur sur le piano et le marimba, arrangées dans des rythmes tout aussi arbitraires et d’une raideur absolue (croche-croche-croche-noire pointée, croche-croche-croche-croche-croche-noire, etc.), sans la moindre nuance, sans la moindre cohésion audible, sans la moindre articulation du phénomène sonore qui pourrait faire croire que l’on écoute quelque chose qui pourrait ressembler, au moins par erreur, à de la musique. Le marimba n’est certes pas l’instrument le plus agile qui soit, mais une telle absence d’implication dans, disons, la respiration musicale, à défaut de faire des phrases et de générer des formes, laisse pantois. L’apparition ponctuelle de motifs répétés est un sommet de grotesque dans sa volonté apparente de proposer un point d’appui dans l’écoute, alors que cela ressemble seulement à une poignée d’intervalles identique à tous les points de vu à tout ce qui précède et tout ce qui suit, s’en différenciant seulement parce qu’elle est répétée. Ca ne fait pas une forme, et même pas une structure, et encore moins de la musique. Pour un endurci de la musique contemporaine de notre espèce, l’expérience de telles œuvres reste encore un cauchemar. Brrrrr.

Moviment per a trio (1984) pour violon, violoncelle et piano de Benet Casablancas ne propose guère mieux : nous sommes ici dans un idiome de jeunesse de Casablancas, encore entièrement soumis au sérialisme, où des lignes atonales se déploient sans fin et sans justification les unes sur les autres. Il y a plus de nuance que chez Pere Casas, voire même ponctuellement l’amorce d’un embryon de phrase, mais à voir ces trois excellents instrumentistes, en particulier la violoniste Ala Voronkova et le violoncelliste Lito Iglesias, lutter pour construire des phrases, fluidifier la continuité, créer de vrais moments de musique, à partir de ce charabia post-sériel – parce que ce sont d’excellents musiciens et que bâtir des phrases musicales et gérer une forme, ils savent faire – amène à se demander sérieusement si de tels compositeurs entendent ce qu’ils écrivent ou prennent seulement plaisir à échafauder des systèmes et à noircir le papier en espérant que les instrumentistes en feront ensuite de la musique. Les musiciens peuvent bien faire ce qu’ils peuvent, ils ne transformeront pas le crapaud en prince charmant. A sa décharge, Benet Casablancas s’est depuis cette époque éloigné de ce marasme et a livré de bien meilleures œuvres. Les compositeurs ont aussi droits aux errements de la jeunesse…

A ce moment-là du concert, on pourrait se dire que la composition, ce n’est pas le fort de nos voisins espagnols… Heureusement, la deuxième moitié du concert sera d’un niveau tout à fait supérieur.

Cela débute avec le plus jeune compositeur de cette sélection, Demián Luna Procupez, né en 1975, qui fait entrer dans une esthétique beaucoup plus moderne, une esthétique même largement partagée par les « jeunes compositeurs » européens de sa génération : si l’ensemble repose encore sur l’atonalité post-sérielle, son style se détache par la prédominance d’une harmonie héritée du spectralisme, plus concentrée et limpide que celle de ses ainés, par le travail sur la production du son, avec la multiplication des modes de jeu instrumentaux, et par la résurgence de gestes clarifiés qui articulent l’écoute et s’éloignent de la rhétorique accumulative et rigide que l’on a entendu dans la première partie du concert. La construction dichotomique de l’œuvre peut surprendre : la deuxième moitié de l’œuvre est dominée par une alternance de solos de clarinettes, à dominante mélodique, et de réponses du trio violon/violoncelle/piano en forme de gestes harmoniques concentrés, et ressemble, plus qu’à la sorte de longue coda qu’elle constitue ici, à une phase introductive, presque d’exposition, alors que la première moitié, plus dense et usant de gestes globaux, aurait plus sa place en deuxième partie. Cette curiosité formelle mise à part, l’esthétique frémissante, fondée sur un certain allègement formel, esthétique relativement banale dans le paysage des compositeurs de la génération de Procupez mais ici bien dominée et articulée avec une certaine efficacité, ne débordant pas sur la vaine production sonore (pas de surplus d’effets de jeux gratuits, une intégration des variations purement sonores à des gestes avant tout formels) et ne cherchant pas à durer plus que ce que le matériau permet (huit minutes environ), donne l’œuvre la plus libérée de la soirée, la plus cohérente aussi, et permet de révéler un compositeur à réentendre.

Familier du festival et doyen des compositeurs présentés ici, Xavier Benguerel propose une création mondiale, Fantasia dramàtica pour piano soliste, flûte, clarinette, percussions, violon et violoncelle. L’œuvre, d’un idiome dodécaphonique, conserve des traces de la musique de Bartók dans son caractère fantasque et ses méandres rythmiques. Si la structure globale ne convaincra pas trop, avec un quatrième mouvement en forme d’insolente bravade, l’œuvre est colorée et généreuse, et ne s’enferme dans aucun système ni automatisme de pensée. Le compositeur a beau bientôt fêter ses 80 ans, son style sent beaucoup moins le vieux que celui de Padrós et de Casas, d’autant qu’au piano le correct mais discret David Casanova est remplacé par un Miquel Villalba au jeu percutant, d’une belle ampleur de timbre.

Ce panorama se termine par le sextuor Libra (1968) pour flûte, clarinette, percussions, piano, guitare et violon, l’œuvre d’un des rares compositeurs d’origine espagnole à s’être fait un nom dans la deuxième moitié du XXème siècle, Roberto Gerhard. Bien que forcé par la guerre civile espagnole de fuir en Angleterre et plus tard naturalisé anglais, sa musique a conservé une forte attache avec son pays natal, et Libra constitue un bel alliage d’un sérialisme serein et bien écrit, sans excès formalistes, et de références à des ordres plus évocateurs, surtout présents via les timbres (dont la guitare). L’ensemble tend néanmoins à l’abstraction plutôt qu’à une quelconque intégration d’éléments folkloriques, mais ce sont ces couleurs qui donnent vie à une œuvre dont le déroulement fragmenté repose sur un matériau mélodique et harmonique passablement abstrus. Clusters agressifs des vents, ostinatos de piano, fouillis fébrile de percussions, ponctuations de guitare, obsessions de violon, lignes errantes de clarinette, se mêlent dans une œuvre qui a la promiscuité du post-sérialisme mais également une vraie richesse sonore, très bien servie ici par le Barcelona Moderna Project. De création relativement récente (2004), cet ensemble s’insère sans difficultés dans les nombreux ensembles européens de qualité consacrés à la musique contemporaine : si, comme il est d’usage, les bois et le percussionniste sont particulièrement solides, le pupitre qui est souvent un peu en retrait dans ce type d’ensemble, les cordes, sont ici dominées par l’excellente violoniste Ala Voronkova, d’une assurance remarquable dans la projection et dans la conduite mélodique, et par sa capacité à donner du caractère à des interventions qui n’en ont parfois guère sur le papier.

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- Perpignan
- Auditorium du Conservatoire
- 20 novembre 2010
- David Padrós (né en 1942), Lignes dans l’espace
- Père Casas (né en 1957), Miscel.lanià
- Benet Casablancas (né en 1956), Moviment per a trio
- Demián Luna Procupez (né en 1975), Una música ofrecida
- Xavier Benguerel (né en 1931), Fantasia Dramàtica
- Roberto Gerhard (1896-1970), Libra
- Miquel Villalba, piano
- Barcelona Modern Project
- Marc Moncusi, direction





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