ClassiqueInfo.com




Aujourd’hui musiques 2010 (2) : dans le Royaume d’en bas, la musique règne

lundi 29 novembre 2010 par Thomas Rigail


Nous parlions des projets « multimedia » du Festival Aujourd’hui musique : en voici un beau, moderne, très bien réalisé, tout à fait raté : dans ce Royaume d’en bas de Pierre Jodlowski, reprise d’un spectacle créé en mars 2010, à peu près rien ne fonctionne, sauf ce qui doit absolument fonctionner, la musique.

Percée en vitesse accélérée sur les autoroutes citadines sous la pluie battante de l’électro tendance techno bruitiste et malséante : l’introduction du spectacle a quelque chose du « jeté », comme on se débarrasse du spectateur dans l’état de surface de l’ultra-rapidité, brassant les images archétypales et le tapage sonore comme source de projection (métaphysique peut être). Ce n’est heureusement qu’une accroche, platement agressive, ne remuant pas grand chose : la question est ailleurs, et il faut plonger, pourquoi pas à partir de cette route forestière où l’on s’est brutalement, pas arrêté, mais ralenti, moment d’expectative à l’écran qui marque le vrai départ alors que la musique se fait bruissement électronique. Structure globale en arc, tout du moins dans le visuel : de la cité à la forêt, de la forêt à la demeure isolée et fantomatique ; de là, dans cette antre de vestiges et de mémoire, le plongeon vers un autre monde, vision fantasmatique de portes et de nuages télévisuels dopée à l’image de synthèse ; et enfin, la remontée, jusqu’au ciel brumeux (l’incertitude), et enfin à nouveau la ville, mais dans la sérénité vide de l’abandon après le voyage. Le texte se joue à rebours : énumération morbide d’autodafés, source savante (Livres en feu, une histoire de la destruction des bibliothèques, par Lucien X. Polastron) transformée en post-apocalypse littéraire façon Harlan Ellison, où ce sont les livres plutôt que les êtres qui brûlent, et donc quelque part les êtres, et au milieu des fragments de politique, la décadence de l’ordre, manière de dire que le futur c’est le passé réalisé maintenant, ou quelque chose de cet ordre, l’accent de Manuela Agnesini rendant de toute façon un tiers du texte incompréhensible, mais peu importe, on n’entend que la litanie mortifère et mécanique, et il est difficile de dire si l’on est dans la série B (imitation de Terminator… « 3 billion human lives ended on August 29th, 1997. The survivors of the nuclear fire called the war Judgment Day... ») ou l’imperturbable sérieux de la haute-culture : sans doute quelque part entre les deux, les deux brouillés avec un charme certain, pour un spectacle qui pour plonger, plonge autant dans un rock’n’roll tendance new-hardcore que dans un hermétisme pesant de mots brouillés, de musiciens d’ombres, de textes empruntés, fragmentés et recomposés, de lieux patauds captés par une caméra à la mode Blair Witch Project, de symbolisme hagard qui ouvre encore et encore sur lui-même, ou moins que lui-même, jusqu’à se nier. L’introduction pulsait, mais la forme réelle de la musique s’installe rapidement dans un tout autre lieu : électrique certes – le violon saturé d’effets divers sonne comme une crise de jalousie envers une guitare noisy sortie des groupes de musique indépendante des années 1980 –, mais plus rock dans ses saturations que techno, absolument savante dans son travail harmonique, électro-accoustique dans sa pensée du déroulement fait de variations de densités, de basculements de vitesses, de durées plutôt que de phrases, de plages sonores plutôt que d’harmonies, de gestes plutôt que de traits mélodico-rythmiques, l’écriture déambule dans les univers sonores du froissement secret et du déchirement instrumental, découvrant son souffle dans les ténèbres de ciels électroniques, contraignant l’explosion mélodique dans l’infatigable éloquence des machines. Il y a quelque chose d’un jazz sauvage aussi, dans la clarinette braillarde et douloureuse d’Isabelle Duthoit, ses traits fracturés, ses cris dans l’anche : quand elle ne joue pas, elle pousse des grognements, rompt sa voix, dans la séquence de la maison esseulée, peut être quelque chose de l’appel à la terre primale avant de plonger vers la mémoire, l’inconscient, les fondements – peu importe, c’est soniquement opérant et fémininement insolite. L’écriture des percussions se glisse dans l’électronique, ponctue et soliloque, mais ose le solo de batterie jouissif, ose la pulsation frénétique, ose l’énergie primaire qui est la gloire vulgaire des musiques populaires, détournant en quelques patterns familiers l’errance souterraine en un pseudo-jam furieux.

Pierre Jodlowski doit avoir un régime composé uniquement de musiques « intenses », à base de free-jazz le matin, krautrock et hardcore à midi, électronique expérimentale et musique savante contemporaine le soir, le tout aromatisé au théâtre contemporain déconstructionniste et au video art. Un théâtre limité, peu productif, factice : Manuela Agnesini se déplace un peu, s’éclaire à la lampe de mine, lit des textes, en français, en italien, en breton traduit du japonais (on mélange peut être), à un moment c’est Platon (le mythe de la caverne, tarte-à-la-crème philosophique, on préférait Terminator, après tout ca parlait aussi de gens qui se terrent et se tuent, du futur et de la mémoire, et même de politique si on veut), ca pourrait être le bottin que l’effet serait à peu près le même : c’est la musique qui est active ici, elle ouvre un imaginaire sonore puissant, où le texte n’est qu’une voix dans un champs de ruines et de débris rendus à une vie brutale et soudaine par la décharge électrique généralisée. L’image de l’improvisation convulsante et auto-génératrice semble contaminer toute la forme : la structure est clairement identifiée, de longues séquences compartimentées comme autant de morceaux (au sens des musiques populaires) ; le défaut est assuré – défaut habituel de la forme dans les musiques bâties sur le modèle électro-accoustique, dont l’efficacité quasi-bestiale n’a d’égal, paradoxalement, que la probité, et à terme une évidence qui endommage le chaos recherché : chaque séquence bâtit son crescendo, sa densification des évènements sonores, son accumulation du matériau électronique puis instrumental, de plus en plus instrumental, jusqu’à la saturation et l’achèvement en un couperet, le modèle étant repris jusqu’à la dernière séquence.

Cette dernière séquence parachève un geste compositionnel qui, sans irrévérence, avec juste ce qu’il faut de prétention, aime sa propre désinvolture : si ce qui précédait baignait dans l’atonalité et la dissonance, ici un véritable riff de violon électrique, répété, asséné, fait office de porteur pour un vaste crescendo, accumulation de souffres et de furies, mais porté par cet éclairage diatonique, ce petit bout de riff presque pop, un instant à la frontière d’un post-rock forcené, avant que l’amoncellement ne déborde en une explosion de tout ce qui a précédé, liberté absolument jouissive qui accomplit l’intensité en la faisant sortir du carcan de la facticité savante (la dissonance généralisée comme obligation, l’agrégat harmonique comme règle, la saturation orchestrale comme profession de foi de sérieux) pour lui retrouver une naturalité, une signification dans le vaste répertoire des expressions, hors de la gratuité, qui puise certes dans les énergies primitives des musiques populaires, mais le fait sans renier la science de l’écriture, en se plaçant dans la capacité à écouter et à donner, redonner, incarner des formes qui persistent dans un chaos organisé qui ne cesse jamais d’imposer son aisance à se projeter en dehors de lui-même. Cette liberté là, c’est la source de la beauté de l’œuvre de Jodlowski : dans un milieu de la musique dite contemporaine qui ressemble de plus en plus à un marécage d’histoires et de concepts, lisses comme la culture et pesants comme des déchets, où s’embourbent des compositeurs entourés par les nuées de mouches attirées par les cadavres qu’ils portent dans leurs mains, des compositeurs peut-être aux gueules d’héritiers mais aux richesses dilapidées, peut-être à la recherche de voies alternatives vers le théâtre, l’art vidéo, le cinéma, mais un peu comme un courant alternatif, dans un perpétuel va-et-vient qui tourne à l’errance indifférente, la musique de Jodlowski semble accepter les débris et les ruines, s’y cogner même avec plaisir, jouir de voir macérer les références décalquées, les échecs des rhétoriques et les fêlures de l’immédiat, les technologies post-IRCAM et les bidouillages de geeks, la bonne composition de l’homme de conservatoire et la forme épidermique du vrai amateur, et de donner de cette alliance contre-nature (mais pas contre-culturelle, même parfaitement culturelle, mais avec l’élégance du décadent de notre temps, perdu dans le coma éthylique des arts brouillés qui sont les nôtres, et qui manque pourtant à chaque instant de se sauver par l’authenticité de sa musique) quelque chose qui n’a finalement rien du monstre, en tout cas quelque chose qui n’est pas plus monstrueux que ce qui se doit d’être produit aujourd’hui, œuvre idiote et brillante, acceptant l’asservissement pour espérer y découvrir sa liberté, et qui dit quelque chose non sur les textes secrets de la civilisation, ni sur la contemporanéité politique de Platon, mais sur ce que sont aujourd’hui les lieux de la jouissance musicale et de la critique, et par là les lieux du sens, si tant est que l’on est prêt à jeter un regard (ou plutôt un bout de corps) vers les marécages voisins, car entre les traditions dégénérées et la lâcheté libéralo-esthético-démocratique, ce n’est ni dans le faux monadisme, ni dans l’ouverture ouverte à l‘ouverture (c’est-à-dire l’intégration du discours de la marchandise) qu’ils peuvent être redécouverts, mais dans l’intégration du modèle de l’interférence généralisée (toute pseudo-signification, vaine et gratuite en soi, renvoyant à une autre, qui renvoie à une autre, etc. jusqu’à la saturation infinie) qui ne se donnera pourtant pas, dans l’expérience musicale, comme brouillage total grâce à la physicalité du phénomène, son dynamisme vital presque impossible à formaliser, sa nature de processus organisateur de temps, retrouvés dans ce modèle, physicalité fugace qui est la possibilité de sens d’un art éternellement à la recherche d’une impulsion fondamentale perdue. Loin du concept effacé dans le bruit blanc, loin de la technique ordonnée et bien mesurée, la musique peut à nouveau être un phénomène d’être en s’accordant avec le mode d’être qui domine, par la force des choses, le monde : une harmonie retrouvée, qui ressemble tellement peu à une harmonie qu’un regard distrait n’y ferait voir qu’un désordre de plus. Le Royaume d’en Bas bricole son montage de sources depuis longtemps épuisées : il présente des idées éteintes, triste tromperie, mais derrière la présentation resurgit le parasitage comme source de vie, et dont la surface textuelle n’est qu’une méthode de contrôle.

Cette musique joyeusement décadente, qui remue toutes sortes de saletés, s’encombre alors d’un appareillage visuel dont elle n’a nul besoin : les images de synthèses, propres et crayeuses, rectifient les confusions instrumentales, les rues banalisent l’ineffable des couleurs électriques, les balades de la comédienne dans la nuit scénique appellent dans l’espace sonore un théâtre d’évidences et de pauvretés. Pour être vraiment elle-même, elle devrait finir de mettre au feu tout cela, ou tout du moins en rire un peu plus. Son artifice est de convention, sa pompe intellectualiste est vulgaire (comme l’est celle de tous les compositeurs qui composent après avoir lu Kant). Une vulgarité plus productive existe déjà dans ses écarts de conduite hors des convenances musicales, la solennité intellectuelle ne fait que la ramener dans le rang, alors même que sa liberté était conquise : il faudrait faire lire à la comédienne le bottin, vraiment (le ton est déjà le chant, la compréhension est ici un asservissement), et ne laisser que l’intimité de la petite musique de l’apocalypse qui nous tend les bras, apocalypse qui nous est depuis longtemps une deuxième nature, née de l’accumulation des désordres et des absurdités, et que la musique, majordome des époques, contre-universalité toujours un peu révolutionnaire mais pas trop, peut aujourd’hui incarner dans l’ordre et la raison, avec même, pour faire la jeune fille bien élevée (qui n’attend que de pouvoir s’échapper par les fenêtres), les apparats de la grande culture : la réalité sonore, si tant est qu’elle prend la pente de l’extase, contredira toujours les tristes intentions, tristes comme un monde, des humbles compositeurs, pour laisser libre les intentionnalités proprement musicales, qui ont pour elles la suprématie du bordel supra-individuel (masses de cultures, agrégats d’histoires, tas de consciences d’auditeurs…), les paradoxes de sa vacuité, la mélancolie de sa démesure. La jouissance est aussi un secret, dissimulé par les discours qu’elle contredit et qui ne sont qu’une rhétorique publique, soumise à la contingence, aux habitudes d’un temps qui semble découvrir sa civilité dans un recyclage ostensible de valeurs officielles et de techniques brevetées, alors que par-delà ces façades mortifères, un autre ordre bat, qui a ses banalités et sa mauvaise odeur, qui a la continuité de l’égout où se déversent, non plus les artefacts d’esprits en retard mais les fragments vivants d’une réalité (même et seulement esthétique), et qui trouve dans cette permanence des flux, cette absence de nouveauté qui n’est pas non plus une synthèse, dans l’exigence de l’altérité comme nécessité de l’être, la seule possibilité de la présence qui alimente toute musique authentique, et qui est, dans sa vérité dernière, une présence destructrice et autoritaire, qui laisse s’abattre sur les intentions démunies et les infirmités du langage le règne du temps. Ce champ de banalités est aussi le cimetière des réactionnarismes serviles, des faux progrès, des cultures qui ne servent pas leur propre ombre dans le même geste qui donne leur contenu positif : le monde peut bien condamner à danser sur des tombes, y compris les plus nobles, l’honnête homme se doit d’être prêt à jouir de la ronde. Cela est aussi l’âme d’une œuvre, son destin et sa gloire, une gloire d’un type un peu oublié : celle d’une musique sur laquelle il n’y a rien à dire. Resteront le frémissement de l’électricité dans les câbles pulmonaires, les gestes des silhouettes musiciennes qui sont consistance du temps sur la scène démembrée, le sourire absent de l’œuvre et nécessaire pour lui rendre son éclat ; et, en fin de course, l’indicible qui arrache un fragment de monde.

Il faut un certain saut de foi pour pénétrer l’œuvre de Jodlowski : sans cela, on resterait à l’orée, peut être impressionné par son effectivité sonore et ses aspérités épileptiques, mais rebuté par son hermétisme factice. Une fois ce saut accepté – un peu d’ironie le rendra plus facile, même si l’œuvre en semble dépourvue –, Le Royaume d’en Bas déploie sa sombre jouissance, ses airs sans domicile, sa savoureuse culpabilité, et au final, une certitude : derrière ses machines dominées et ses artifices d’esclave du monde, Pierre Jodlowski n’est ni un réalisateur, ni un homme de théâtre, ni un écrivain, c’est un compositeur, et c’est ces temps-ci une espèce rare (et il ne faut pas oublier les trois instrumentistes qui réalisent son projet, des oiseaux pas moins drôles).

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Perpignan
- Casa Musicale
- 19 novembre 2010
- Pierre Jodlowski (né en 1971), Le royaume d’en bas
- David Coste, images photographiques, réalisation 3D et traitement vidéo
- Christophe Bergon, scénographie, lumières
- Manuela Agnesini, comédienne
- Isabelle Duthoit, clarinette, souffles
- Jérémie Siot, violon électrique
- Jean Geoffroy, percussions, objets






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 829462

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Théâtre musical   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License