ClassiqueInfo.com



Au seuil de l’énigme

lundi 21 novembre 2011 par Vincent Haegele
JPEG - 48.5 ko
Hélène Grimaud
© Mat Hennek

Nous n’avons pas eu la chance d’assister à l’intégralité des concerts donnés par Hélène Grimaud au cours de la rétrospective bienvenue qui lui a été consacrée à la Cité de la Musique. Bienvenue, parce que si le cas Grimaud continue à faire couler de l’encre régulièrement, il n’en reste pas moins que la pianiste demeure à ce jour l’un des rares représentants du piano français à disposer à la fois d’un bagage technique irréprochable, d’une aisance de toucher parfaite et d’une liberté de ton imparable, qui se manifeste avant tout dans le choix de programmes régulièrement déroutants. Il demeure cependant toujours autant d’interrogations sur le sens du contenu global.

Cette grande liberté dans le choix du programme se retrouve dans cette fresque consacrée à Bach et Silvestrov, deux compositeurs que rien ne réunit en apparence avant écoute et que rien ne réunit non plus une fois écoutés bout à bout. On ne cherchera donc pas à discuter un point de vue totalement subjectif, qui démontre en revanche, une belle part d’ouverture d’esprit et la curiosité dont a toujours fait preuve la pianiste depuis ses débuts : à ce titre, quel soliste peut en dire autant de nos jours, tant le répertoire semble se rétrécir et diminuer à mesure que les nouvelles générations entrent en scène. Et bien qu’il y ait beaucoup de choses à redire sur le choix de Silvestrov, reconnaissons avant tout à Hélène Grimaud le mérite de le mettre à l’affiche.

Le concert débute sur les chapeaux de roue avec le Kammerorchester des Bayerischen Rundfunks, emmené par son premier violon, Radoslaw Szulc, dans un Troisième concerto brandebourgeois de Bach, passé, si l’on ose dire, dans un bain d’azote liquide (c’est froid, ça pique et ça décape). Des tempi pour le moins démentiels (Allegro, cela voulait certainement signifier Prestissimo pour ces gens pressés du XVIIIe siècle), un manque absolu dans la finition, la cohérence et la mise en place, voilà en quelques mots le résumé de ce Brandebourgeois à peine débuté, à peine achevé. On se dit que c’est pour ne pas faire trop attendre un public venu avant tout pour Hélène Grimaud et qui semble accorder très peu d’importance aux solistes bavarois (impression nettement confirmée par la suite avec la Sérénade de Dvorak qui clôt le concert).

On retrouve cette même atmosphère de bizarre précipitation dans le premier mouvement du Concerto en ré mineur du même Jean-Sébastien Bach, avec une pianiste au final guère à l’aise et se permettant de rater la mise en place des conclusions avec l’orchestre. Le verbe est nerveux, presque saccadé, et lorsque Hélène Grimaud semble déroutée, cela se traduit immanquablement par une surenchère expressive et un timbre plus agressif ; le deuxième mouvement, bien qu’engagé avec beaucoup de circonspection ramène à un peu plus de sérénité et de détachement, ce qui permet une transition plus élaborée et moins précipitée du final.

Silvestrov, maintenant, dont pas moins de trois pièces sont à l’affiche : le « requiem » pour piano et cordes intitulé Der Bote et le diptyque Zwei Dialoguen mit nachwort ; le compositeur ukrainien, ex-poil à gratter d’un régime soviétique qu’il tournait en ridicule, est devenu comme un grand nombre de ses collègues, un gentil grand-père adepte de formules new age et chantre d’une nostalgie bon teint qui n’arrache pas un poil de duvet à un poussin, mais qui a le mérite de rendre le sens de la vie supportable quelques minutes. Dans le même temps, ces formules totalement vides de sens, ce kitsch affirmé et revendiqué, cette absence de toute nouvelle idée au point où il faut inlassablement convoquer les maîtres du passé (Zwei Dialoguen) pour s’assurer un soupçon d’idée musicale, procède du même mouvement que l’on observe dans la cour d’en face, celle de ceux qui se prétendent d’avant-garde et radicaux : la fin irrémédiable d’un cycle (peut-être d’une civilisation ?) qui se meurt dans sa propre contemplation et celle d’un passé tentaculaire. Notre collègue Thomas Rigail a déjà longuement écrit à ce sujet, nous nous contentons d’y apporter une petite résonance.

Témoignage d’insatisfaction sur la façon dont avait été conduit le premier mouvement du Concerto en ré mineur de Bach ? Quoi qu’il en soit, c’est ce mouvement précisément qui est donné en bis, venant ajouter un peu plus de confusion, tout de suite après les partitions de Silvestrov. La Sérénade pour cordes, de Dvorak, gentiment convenue et jouée cette fois avec des tempi plutôt corrects vient terminer le concert comme un cheveu sur la soupe (bien pire, le public faisant savoir aux musiciens qu’ayant entendu Hélène Grimaud, il était temps de finir... on croit avoir déjà tout vu et tout entendu, mais c’est bien peu présumer des ressources de la bêtise humaine). De ce fait, y a-t-il un bilan à tirer de ce concert ? Non, certes non. Aura-t-on eu les moyens d’un peu mieux comprendre la logique d’Hélène Grimaud ? Oui, peut-être un peu.

Tout d’abord, pour avoir dans un temps passé été très dubitatif quant à la déferlante médiatique qui l’entourait, nous devons déjà rappeler combien Hélène Grimaud a les moyens de ses ambitions et que son engagement est parmi les plus sincères que l’on puisse trouver aujourd’hui sur les scènes internationales. De toute évidence, il est des répertoires où elle trouve sa voie avec une facilité désarmante : sans être un fanatique de son Concerto n°4 de Beethoven, reconnaissons-lui une justesse de propos d’une grande acuité ; reconnaissons que son Concerto n°1 de Brahms est certainement le plus abouti de sa génération ; reconnaissons qu’en termes d’exploratrice de partitions injustement délaissées, elle se pose en pionnière. Il n’en reste pas moins que la problématique Bach dans laquelle elle s’engage depuis de nombreuses années semble trop désincarnée et trop cérébrale. A force de statufier Bach, on le réduit à un faiseur de doubles croches, ce que nous avons trop entendu ce soir à la Cité de la Musique.

Mais il est certainement de grandes raisons d’espérer que la carrière de Hélène Grimaud voie émerger une vision plus construite de Bach et moins portée sur le spectaculaire : la souplesse exemplaire de son poignet, l’incisivité de sa prise de son et surtout le fait de renoncer à tout phrasé parasite (la plaie du piano contemporain) sont autant d’éléments qui permettent d’établir cette prédiction. Rendez-vous dans cinq ou dix ans.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Cité de la Musique
- 05 novembre 2011
- Johann Sebastian Bach (1685-1750), Concerto brandebourgeois n°3 ; Concerto pour clavier n°1 en ré mineur.
- Valentin Silvestrov (1937), Der Bote ; Zwei Dialoguen mit nachworte.
- Antonin Dvorak (1841-1904), Sérénade pour cordes op. 22
- Kammerorchester des Bayerischen Rundkunks
- Radoslaw Szulc, violon solo
- Hélène Grimaud, piano











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 549377

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Récitals   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License