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Atys à Bordeaux : mythographie lyrique

lundi 27 juin 2011 par Gilles Charlassier
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© Gaëlle Hamalian-Testud

Après la série de représentations à l’Opéra Comique le mois dernier, après Caen, et avant Versailles en juillet et Brooklyn en septembre, il était légitime que la reconstitution de la production d’Atys qui avait fait les splendeurs de la salle Favart à l’hiver 1987 fasse étape à l’Opéra national de Bordeaux, dirigé aujourd’hui par celui qui était l’intendant d’alors du théâtre parisien, Thierry Fouquet. Toute plume qui s’est penchée sur l’évènement n’a pu se soustraire à la question de sa légitimité. Nous nous soumettrons à ce bandeau obligé, qui, s’il ne rend compte du travail scénographique et musical que partialement, constitue un exercice pratique de mythographie lyrique.

L’histoire est désormais connue. Elle sommeillait dans un demi-oubli quand au soir du troisième siècle après la mort du compositeur, la musique de Lully ressuscita d’entre les bibliothèques, grâce aux festivités commémoratives qui culminaient dans cette collaboration entre Jean-Marie Villégier et les Arts Florissants conduits par William Christie. L’enthousiasme de la redécouverte, assisté par les scintillements mondains des représentations à l’Opéra de Versailles en juin 1987, ont participé à la propulsion du spectacle sur l’orbite des mythes du genre lyrique. Le fait que les Arts Florissants regorgeaient en ce temps de talents qui ont pris depuis leur autonomie dans le paysage baroqueux français – de Marc Minkowski à Christophe Rousset – a fini par l’inscrire dans les cieux de la légende, gravée dans les sillons discographiques. Combien de mélomanes ne se la racontent pas, tel un vestige des premiers commencements ? Et c’est là que l’Histoire vient fléchir le cours de ce récit. S’il est vrai qu’Atys a donné une visibilité accrue à l’œuvre de son géniteur, le Grand Siècle avait reçu l’oblation avec la Médée de Charpentier – déjà avec Christie et son ensemble. Quant à la lame de fond de redécouverte de la tragédie lyrique, les Boréades de Rameau créées par John Eliot Gardiner à Aix en 1982 avaient recueilli d’illustres lauriers. Le culte dont fait l’objet Atys, comme toutes les adorations, résiste mal à l’historiographie raisonnée.

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© Gaëlle Hamalian-Testud

L’ouvrage, écrit en 1676, appartient encore à la première partie de la carrière lyrique de Lully. Le genre venait d’être porté sur les fonds baptismaux trois ans plus tôt avec Cadmus et Hermione. La particularité d’Atys vient de son livret, limitant le merveilleux à l’essentiel, mais resserrant l’intrigue presqu’à la règle des trois unités qui gouvernent la tragédie classique. L’indifférent Atys est amoureux et aimé de Sangaride. Mais la fille de Sangar est promise au roi Célénus tandis que Cybèle a jeté son dévolu sur Atys. Celui-ci tentera de se soustraire, mais la déesse se vengera, l’aveuglant pour le rendre meurtrier de Sangaride. Le jeune homme, découvrant l’horreur de son crime, retournera la violence contre lui. Cybèle le métamorphosera en pin, « pour que les ramures toujours vertes de cet arbre conservent le souvenir de cet amour ».

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© Gaëlle Hamalian-Testud

Ce n’est pas un hasard si l’équipe scénographique a été tentée de donner une réplique visuelle à cette histoire austère qui non seulement illustre de manière exemplaire les contraintes sociales et morales qui balisent l’expérience du sentiment amoureux en ce dix-septième siècle, mais en fait résonner l’écho jusqu’en notre contemporanéité. Si l’on excepte le Prologue, où les dieux sont rassemblés dans les mansardes des courtisans, sous les cintres, les cinq actes se déroulent dans un décor unique de marbre noir veiné, dessiné par Carlo Tommasi, auquel répondent les costumes également noirs de Patrice Cauchetier et les perruques blanchies de Daniel Blanc. La reconstitution d’époque se fait plus poétique qu’historiographique, favorisant la lisibilité et l’impact dramaturgiques. La direction d’acteurs, souvent processionnelle, donne à l’ensemble une allure qui oscille entre hiératisme et minimalisme. En limitant les entrées aux coulisses, on se prive de cette belle coupole d’où aurait pu descendre Cybèle, soulignant le caractère humain des passions qui agitent la déesse, comme les autres personnages. La recréation par Béatrice Massin des mouvements chorégraphiques de Francine Lancelot et confiée aux danseurs de la compagnie Fêtes galantes reprend habilement les codes du Grand Siècle pour en donner une vraisemblance intelligible au spectateur d’aujourd’hui.

La partie musicale est l’autre étalon à partir duquel s’évalue la légitimité de ce retour sur scène du mythe. Fidèle à sa mission, William Christie a réuni des solistes de l’édition 2011 du Jardin des Voix, le vivier de jeunes interprètes de musique baroque qu’il a initié en 2002 et allaité pendant trois saisons avant de passer le relais à Paul Agnew. La clarté de leurs instruments rehausse un Prologue pénalisé par une diction à l’intelligibilité parfois aléatoire, après une Ouverture qui n’avait de française que le nom, le contraste entre l’introduction grave et le mouvement vif qui suit étant passablement émoussé, au détriment des rythmes pointés idiomatiques. C’est d’ailleurs une certaine rondeur qui domine, reléguant les inégalités d’accentuation chères au français naturalisé au rang de bibelots mnésiques. Le relèvement exceptionnel de la fosse profite d’ailleurs à l’orchestration de Lully, favorisant textures et couleurs – la scène du Sommeil à l’acte III en recueille les fruits.

Des interprètes d’hier ne restent que Bernard Deletré, incarnant le Temps et le fleuve Sangar, et Nicolas Rivenq, Célénus. Face à la Sangaride élégante et sapide d’Emmanuelle de Negri, Ed Lyon campe un Atys concerné et expressif, au français sensible – on lui pardonnera une légère compression nasale au quatrième acte. Paul Agnew n’a besoin que des quelques mesures du Dieu du Sommeil pour apposer son sceau dans la mémoire. De sa suite, Cyril Auvity se détache nettement en Morphée, entre autres du point de vue de la diction. Marc Mauillon fait une apparition estimable en Idas. Sophie Daneman reste fidèle à sa réputation en Doris. Jaël Azzaretti campe une Mélisse convaincante. Mais le grand rôle de la soirée reste dévolu à Cybèle. Stéphanie d’Oustrac s’y révèle impérieuse, et soutient la comparaison avec les Guillemette Laurens et Jennifer Smith. Accusant une légère faiblesse au deuxième acte, le génie de tragédienne de la française illumine le dernier. La voix conserve son intégrité sur toute la tessiture. La portée dramatique du geste et des mots trouve ici une prêtresse sans égale. Les chœurs des Arts Florissants se montrent d’une belle tenue tout au long de la soirée.

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- Bordeaux
- Grand Théâtre
- 16 juin 2011
- Jean-Baptiste Lully (1632-1687), Atys. Tragédie en musique en un prologue et cinq actes, sur un livret de Philippe Quinault
- Mise en scène, Jean-Marie Villégier, assisté de Christophe Galland ; chorégraphie, Francine Lancelot revue par Béatrice Massin ; décors, Carlo Tommasi ; costumes, Patrice Cauchetier ; lumières, patrick Méeüs ; perruques, Daniel Blanc ; maquillage, Susanne Pisteur
- Atys, Ed Lyon ; Cybèle, Stéphanie d’Oustrac ; Sangaride, Emmanuelle de Negri ; Célénus, Nicolas Rivenq ; Idas, Marc Mauillon ; Doris, Sophie Daneman ; Mélisse, Jaël Azzaretti ; Dieu du Sommeil, Paul Agnew ; Morphée, Cyril Auvity ; le Temps, le fleuve Sangard, Bernard Deletré ; maître des Cérémonies, Alecton, Jean-Charles di zazzo ; Flore, suite de Sangar, Elodie Fonnard ; Iris, Rachel Redmond ; Melpomène, Anna Reinhold ; Zéphir, suite de Sangar, Francisco Fernandez-Rueda ; Phobétor, Callum Thorpe ; Phantase, Benjamin Alunni ; Songe funeste, Arnaud Richard
- Danseurs de la Compagnie Fêtes galantes -
- Chœur des Arts Florissants. Chef de choeur, François Bazola
- Les Arts Florissants
- William Christie, direction






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