Ariadne auf Naxos à l’Opéra du Rhin : un accouchement difficile

- Photo Alain Kaiser Opera national du Rhin 2010
Ariadne auf Naxos, de par son caractère atypique d’opéra de chambre et de par le relatif laconisme des indications du livret, pourrait être un champ d’expansion particulièrement vaste en matière d’inventivité et de créativité scénique. Tels ne sont cependant pas les mots que l’on associerait spontanément à cette nouvelle production de l’Opéra du Rhin, tant le parti est convenu même si teinté de quelques originalités, encore que pas forcément inédites. Mais plus qu’une approche sobre, chose encore défendable en soi, c’est un ascétisme parfois franchement ostensible qui nous laisse perplexes, voire même … ennuyés. Cette mise en scène aux relents minimalistes conjuguée à une distribution mitigée, un orchestre qui se cherche, et une direction qui ne trouve pas grand-chose, aboutit à un ensemble hétérogène allant du médiocre au beau, en passant par une bonne dose de frustration.
Le prologue démarre de façon plutôt volontaire, mais on peine déjà dans un Sehr lebhaft und heiter (très animé et enjoué) qui mériterait d’être à juste titre un peu plus allant. Il n’en demeure pas moins que cette impression de progresser à contre-courant ne nous quittera quasiment plus jusqu’à l’entracte, nous y reviendrons par après. Dans le même temps, le lever de rideau dévoile un couloir d’hôtel en réfection, dans une ambiance méditerranéenne un peu dépouillée mais empreinte d’une atmosphère bourgeoise de bonne famille. Le désordre est contenu, en cela fidèle au librettiste Hofmannsthal qui mentionne une pièce à peine meublée. Figure tout de même un piano qui fera office de table de travail pour le compositeur. Une première surprise, le rôle parlé tenu par Ruth Orthmann. Celle qui est par ailleurs l’assistante à la mise en scène endosse ici un majordome au féminin (fait déjà notable en soi) aux tendances légèrement hystéro-despotiques, et on se régale de cette petite originalité qui fait hélas figure d’exception dans une production très (trop) sage, d’autant qu’à nul moment la diction n’est sacrifiée. Le wagnérien baryton-basse Werner Van Mechelen incarne quant à lui un maître de musique convaincant en personnage empli de la sagesse et de l’expérience qui siéent à son âge supposé respectable. Angélique Noldus, en compositeur, peine en revanche à imposer sa présence vocale, souffrant d’un réel déficit dans les registres medium et grave. Les interventions de Guy de Mey en maître à danser sont quant à elles tout à fait honorables, en particulier l’Ariette. Entre alors la petite galerie de personnages de la troupe comique, avec à sa tête une Zerbinette bien discrète en la personne de Julia Novikova. Malgré une certaine maîtrise vocale, de réelles capacités de colorature et un rôle à priori tout trouvé, la soprano russe qui se constitue peu à peu un répertoire straussien ne parvient pas à insuffler à l’aguicheuse Zerbinette la sensualité que l’on serait en droit d’attendre. Sans aller jusqu’à qualifier de raide sa prestation, peu aidée il est vrai par une direction rigide, on reste tout de même sur notre faim eu égard à des aigus systématiquement étouffés conférant une frustrante impression d’économie ; un comble tout de même chez Strauss, lequel n’a jamais ménagé ses rôles féminins, bien qu’Ariadne auf Naxos constitue un cas assez unique dans son œuvre comme étant nourri simultanément des deux grandes sources d’inspiration lyrique du maître bavarois que furent la mythologie grecque et la nostalgie, au déclin de l’empire austro-hongrois, d’un certain raffinement aristocratique viennois.

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L’Orchestre symphonique de Mulhouse en fosse, dans la configuration si particulière d’Ariadne (celle précise de la suite du Bourgeois Gentilhomme, relique d’un ancêtre commun, opéra ruineux créé en 1912) à savoir 39 musiciens, livre une prestation partagée. Sous la baguette de leur directeur artistique Daniel Klajner à la gestuelle amplifiée au risque d’en devenir caricaturale, les musiciens peinent à trouver une franche assurance. Le chef suisse déroule une lecture du prologue extrêmement articulée, peut-être trop décomposée même, de sorte que la fluidité du discours musical s’en trouve parfois affectée. Cette rigidité a au moins pour mérite de fédérer les pupitres et de faire ressortir la richesse et la densité des voix intermédiaires, mais à quel prix ! Sur scène, la distribution est bridée par des tempi qui s’appesantissent par trop. Ainsi, lors de l’enflammée diatribe du compositeur, le heftig bewegt (littéralement violemment animé) n’est que lointaine rumeur. Les quelques moments apothéotiques échappent heureusement au carcan d’une battue autoritaire, comme sur l’immer bewegter précédant l’échange complice entre le compositeur et Zerbinette où l’orchestre trouve une consistance complète. De même, les archets mulhousiens, en quasi solistes durant la majeure partie de l’opéra, trouvent de belles émulations pour peu que les différentes individualités parviennent à s’accorder. Mention particulière également aux clarinettes en bonne forme cet après-midi.
L’ouverture (Andante) de l’opéra à proprement parler ne se présente pas sous les meilleurs auspices. La justesse peine à s’équilibrer entre les différents pupitres, alors même que les harmonies sont particulièrement sensibles dans ce qui constitue l’une des plus belles pages de l’œuvre. Il faudra attendre la délivrance à l’entrée du cor, une fois n’est pas coutume, pour parvenir à un réel consensus, mais l’effet initial est bel est bien compromis malgré un Allegro bien plus convaincant. Le trio qui s’ensuit (Anaïs Mahikian en Naïade, Eve-Maud Hubeaux en Dryade, et Anneke Luyten en Echo) est hélas poussif, à l’instar du prologue et au détriment des trois nymphes.

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Christiane Libor interprète une Ariane très à propos, et c’est certainement la bonne surprise de cette distribution tant la soprano allemande se distingue par un charisme paisible - qui n’est pas sans évoquer des réminiscences de grands rôles féminins straussiens - notamment dans ses deux monologues (Ach ! wo war ich ? et Ein Schönes war). Notons cependant une justesse parfois légèrement basse. La mise en scène d’André Engel recèle ici quelques bonnes idées, comme l’effet de mise en abyme suggéré par la présence du mécène (converti en armateur grec), sa femme et ses rejetons (dans un pur style famille Le Quesnoy accommodé à la sauce fin des années cinquante) qui assistent littéralement aux réjouissances, avec une circonspection face au simulacre de spectacle proposé d’autant plus surprenante que celui-ci est précisément le fruit de la volonté du « noble maître ». L’intermède proposé par la troupe issue de la Comedia dell’Arte, revisitée pour l’occasion façon années folles avec du Harpo Marx et du Chaplin, est toutefois plus décevant. Et pour cause, les travers de notre Zerbinette perdurent, Julia Novikova charmant certes, mais ne séduisant pas. Son récitatif de bravoure (Grossmächtige Prinzessin) est en cela bien pâle, avec toujours ce confinement sur les aigus dont elle a pourtant l’aisance. Le quatuor des hommes, mené par un Arlequin louable en la personne de Thomas Oliemans, n’apporte guère plus de relief aux arias suivants. Quand l’assistance sur scène, choquée par le tournant que prennent les histoires légères de l’infidèle Zerbinette et ses amants, quitte prestement les lieux, on arrache tout de même un sourire furtif… avant de le laisser définitivement au placard au profit d’un sentiment d’atonie complète face à la pauvreté de mise en scène qui caractérise les développements ultérieurs. En effet, si les décors de Nicky Rieti ne réservent guère plus de surprises qu’au niveau du prologue - bien que là encore le minimalisme ne soit pas contradictoire avec les indications du livret : le concept d’île déserte est ici tout à fait prégnant – la dernière demi-heure relève du supplice pour les esthètes du geste scénique. Et nul doute qu’André Engel nous avait habitué à mieux, car il ne se passe tout bonnement plus rien à partir du retour des nymphes, si ce n’est en fosse d’une part, avec un Orchestre symphonique de Mulhouse stimulé par la vivacité d’un Sehr schnell pour une fois digne de ce nom, et vocalement d’autre part, avec un sursaut du trio féminin et une constance d’Ariane durant toute la scène finale. Michael Putsch incarne quant à lui un Bacchus certes charismatique et viril mais quelque peu saccadé, ce qui, associé à un final souffrant globalement d’une mise en scène extrêmement statique, produit un effet en demi-teinte.
Retenons finalement à l’issue de cette première une Christiane Libor prometteuse en Ariane aux côtés d’une distribution hélas morne, à l’image d’une production inconstante et relativement peu imaginative. Les quelques insuffisances directement imputables à l’orchestre se trouvent quant à elles compensées d’une certaine façon par une véritable âme et une chaleur de son qui auront tant fait défaut sur scène, mettant en valeur le côté chambriste de cet opéra. Mais d’une manière générale la plénitude du discours musical aura connu une émergence laborieuse, fruit d’une direction vraisemblablement trop autoritaire pour mettre à l’aise aussi bien chanteurs qu’instrumentistes.
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Strasbourg
Opéra
07 février 2010
Richard Strauss (1864-1949), Ariadne auf Naxos, opéra en un acte avec prologue sur un livret de Hugo von Hofmannsthal
Mise en scène,
André Engel ;
Décors, Nicky Rieti ;
Costumes,
Chantal de la
Coste-Messelière ; Lumières,
André Diot ;
Chorégraphie,
Isabelle Terracher ;
Dramaturgie, Dominique Muller
Ruth Orthmann, Der Haushofmeister
Werner Van Mechelen, Ein Musiklehrer
Angélique Noldus, Der Komponist
Michael Putsch, Der Tenor – Bacchus
Chrisitian Lorentz, Ein Offizier
Guy de Mey, Ein Tanzmeister
Jean-Gabriel Saint-Martin, Ein Perückenmacher
Olivier Déjean, Ein Lakai
Julia Novikova, Zerbinetta
Christiane Libor, Primadonna – Ariadne
Thomas Oliemans, Harlekin
Xin Wang, Scaramuccio
Andrey Zemskov, Truffaldin
Enrico Casari, Brighella
Anaïs Mahikian, Najade
Eve-Maud Hubeaux, Dryade
Anneke Luyten, Echo
Orchestre Symphonique de Mulhouse
Daniel Klajner, direction

