ClassiqueInfo.com




Arcadi Volodos, vers la flamme, sans forcer

mercredi 12 novembre 2008 par Vincent Haegele
JPEG - 7.6 ko
©Sony

Il est rare d’entendre des récitals débuter avec le piano d’Alexandre Scriabine, même avec une simple étude : très (trop) dense, peut-être pas trop accrocheur non plus, si l’on n’a pas la fibre pianistique, et indubitablement très cérébral. Arcadi Volodos survole ces petites considérations mesquines et offre, ce 06 novembre, au public amiénois un récital inégal mais résolument volontariste, articulé autour de quatre grandes figures des XIXe et XXe siècles. Mais s’il est relativement aisé de passer de Schumann à Liszt (surtout si l’on sait que Liszt demeure l’une des grandes réussites de l’exploration musicale menée par Volodos), la transition entre Scriabine et Ravel est nettement moins évidente. Démonstration à l’appui…

Débuter un concert avec la petite Troisième Étude en fa dièse majeur, opus 42, ne paie peut-être pas de mine, mais cela a le mérite d’être rudement efficace lorsque l’on s’apprête à se lancer, quelques préludes plus loin, dans la redoutable Septième Sonate. On sera infiniment reconnaissant envers Arcadi Volodos d’expliquer avec gourmandise ces petites miniatures, qui, bien que courtes, n’en recèlent pas moins d’infinies richesses harmoniques. Mais la complexité se niche parfois là où on ne l’attend pas : ainsi, ce ne sont pas des trilles que l’on entend dans la Troisième Étude, mais des triolets de doubles croches liés par neuf dans une mesure à 6/8. Question innocente : pourquoi cela sonne-t-il comme des trilles chez le soliste ? Difficile d’apporter une réponse.

Suivent deux préludes de l’opus 37 et de l’opus 11, tous deux écrits en si bémol mineur, mais fortement dissemblables au niveau de l’atmosphère : le premier relève d’une noire rêverie, agrémentée de duolets et de quintolets mystérieux, tandis que le deuxième fait apparaître en filigrane quelques aperçus de la Deuxième Sonate de Frédéric Chopin (même tonalité, au demeurant). L’engagement de Volodos dans ces trois pièces est manifeste et l’on aurait aimé qu’il poursuive ce même travail de concentration dans les pièces de l’opus 73, les si belles et encore méconnues Guirlandes (n°1) et Flammes sombres (n°2). Cette dernière pièce constitue l’exacte antithèse du célèbre poème Vers la flamme, dionysiaque et triomphal, de par sa dimension plus resserrée, et surtout de par son esprit neurasthénique : la grâce dolente qui caractérise les six premières mesures se mue en accablement, puis en presto très dansant et tumultueux. Ainsi s’exprime Scriabine et si Volodos en saisit l’essentiel, il n’en reste pas moins que des détails extérieurs de la partition (ces fameuses indications) sont parfois singulièrement absents. Par bonheur, l’excellente technique (main gauche imparable) de l’artiste emporte l’adhésion instantanément. Cette impression se confirme encore dans la Septième Sonate (Messe blanche), courte mais incisive (curieuses incursions martelées avec un plaisir fou dans le registre supérieur). Après les estampes, voici le tableau, qui se perd dans de très impressionnantes cantilènes ascendantes et des trilles murmurants. L’esprit de l’œuvre, hymne à la lumière aveuglante, est un peu bousculé, mais avec tact, faisant apparaître peu à peu un Scriabine plus violent que d’ordinaire.

On se plait à imaginer Volodos dans un programme entièrement consacré à Scriabine, mais la brutale entrée en matière des Valses nobles et sentimentales vient nous rappeler à une réalité plus prosaïque. Nobles, sans doute, sentimentales, cela reste à voir ; du moins, si l’on considère que la sentimentalité signifie autre chose qu’airs languides ou mines affectées. La première des huit, de loin la plus violente, est bien emportée, bien cadrée et relativement brutale. C’est avec l’introduction de la deuxième, beaucoup plus assagie et pourtant plus moderne d’esprit, que les choses se gâtent (un peu), Volodos ne parvenant pas à créer le cadre sentimental adéquat. Le pianiste se rattrape avec un magnifique rubato dans la troisième et laisse filer le reste, à la faveur d’accents appuyés et de gentilles affirmations. Il est dommageable que le ton de la première valse se soit si promptement effacé, surtout si l’on se rappelle comment Sviatoslav Richter (ou encore plus près de nous, Krystian Zimerman, qui s’y entend en leçon d’aristocratisme) parvenait à garder le fil de ses idées et à ménager une magnifique transition entre les deux premières pièces.

Mêmes réserves au sujet des Waldszenen de Robert Schumann. Á notre décharge, et suite au papier que notre confrère Théo Belaud lui a consacré en ces lieux, nous avions eu l’idée d’écouter ce que Dezsö Ránki avait produit dans ce même cycle. Aïe… mauvaise idée. Á la décharge de Volodos, il semblerait que l’acoustique de la salle de la Maison de la Culture ne se prête guère au toucher intimiste ; mais dans tous les cas, ces « Scènes de la Forêt » peinent à sonner et à passionner, malgré quelques moments admirablement agencés, tel que l’Oiseau prophète, à la sonorité proche de celle d’un Artur Rubinstein (mais là aussi, on aime ou l’on choisit de ne pas aimer), ou Jäger auf der Lauer, vivant et bien animé, en dépit d’accents trop appuyés (ici, écouter ce qu’arrive à faire Ránki dans cette pièce, c’est confondant de facilité et d’intelligence). Il n’en reste pas moins de petits problèmes de mises en place et d’articulations, dans les courtes méditations imaginées par Schumann : de sentiers non balisés nous n’emprunterons point dans Einsame Blumen ou dans Verrufene Stelle. Dans cette dernière, combien est-il difficile d’obtenir un véritable pianissimo : la facilité nous conseillerait de nous en remettre tout simplement à Ránki. Il n’est pas simple de couvrir le récital d’un pianiste pour finir par chanter les louanges d’un autre, mais dans le cas des Waldszenen, notre volonté a rapidement capitulé : c’est Ránki qu’il nous faut, ne serait-ce que pour avoir une idée exacte des crescendos – decrescendos marqués par Schumann au-dessus de ses blanches.

Pour conclure ce récital, Volodos se lance dans son répertoire de prédilection, Franz Liszt. Dès l’introduction de la Dante-Sonata, on sait que le pianiste est dans son élément. C’est sec et orageux, outrageusement violent, incantatoire mais finalement jouissif. La lecture de ce Dante donne des frissons et on n’est pas loin de frôler les cercles de l’enfer à plusieurs moments (pour l’évocation du paradis, cela reste quand même une autre affaire). Le toucher est impeccable, et Volodos parvient à enchaîner ses octaves avec une déconcertante facilité. Evidemment, ce sont ces démonstrations de force (mais tout de même très réfléchies dans le cas présent) qui plaisent au public. Six bis récompensent son enthousiasme, allant de la poudre aux yeux (une transcription maison de Carmen) au très réussi (Rachmaninov, certainement le plus beau moment du concert). On sortira de cette soirée un peu désappointé, mais pourtant convaincu par le vaste champ musical que Volodos (encore jeune) pourra explorer dans les années à venir. A condition d’avoir un peu de patience.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Amiens
- Maison de la Culture
- 06 novembre 2008.
- Alexandre Scriabine (1872-1915) : Etude en fa dièse majeur, Préludes, Guirlandes, Flammes sombres, Sonate n°7 (Messe Blanche).
- Maurice Ravel (1875-1937) : Valses nobles et sentimentales.
- Robert Schumann (1810-1856) Waldszenen.
- Franz Liszt (1811-1886) Après une lecture de Dante (Dante-Sonata).
- Arcadi Volodos, piano.






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 831466

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Récitals   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License