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Arabella : la fin d’une époque

mercredi 20 juin 2012 par Gilles Charlassier
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Renée Fleming, Arabella
© Opéra national de Paris/ Ian Patrick

C’est dans Ariadne auf Naxos que Philippe Jordan avait fait ses débuts dans la fosse de Bastille, en 2004, et c’est avec un autre opéra de Richard Strauss, beaucoup plus rare sur la scène parisienne, que le directeur musical referme la troisième saison de Nicolas Joël. La dernière nouvelle production du millésime 2011-2012 coïncide par ailleurs avec la venue annuelle de Renée Fleming à l’Opéra de Paris, après sa Desdemona l’année précédente. Autant dire que le rideau s’annonçait prestigieux.

Ultime collaboration du compositeur allemand avec Hugo von Hoffmannsthal, interrompue par la mort de l’écrivain, Arabella subit une position plutôt inconfortable dans la production lyrique straussienne. Si l’intrigue, avec ses télescopages sentimentaux, rappelle le Rosenkavalier, tandis que plus d’une tournure emprunte aussi à Ariadne auf Naxos, la partition se montre moins généreuse en épanchements mélodiques. On reconnaît certes la patte du musicien dans le travail sur les motifs, mais l’ampleur prise par la « conversation » amorce un tournant qui trouvera son aboutissement dans Capriccio – l’élaboration de l’ultime scène d’Arabella présente d’ailleurs un avant-goût de celle du sonnet qui conclut le dernier opus de Strauss. Marco Arturo Marelli avait d’ailleurs mis en scène celui-ci pour le Staatsoper de Vienne il y a quatre ans – également pour la soprano américaine.

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Doris Soffel, Adelaide ; Kurt Rydl, Graf Waldner
© Opéra national de Paris/ Ian Patrick

Avec ses plâtres ici ou là salpêtrés par le temps, il signe la déchéance financière de la famille Waldner. Les « moments » du décor défilent sur un plateau en rotation, fuite du mobilier comme des fonds que le comte dilapide au jeu, mais fige l’action dans une immobilité décorative, sensible dans le quiproquo d’un troisième acte qui s’alanguit en bavardages. Et ce ne sont pas les superpositions de façades viennoises projetées en toile de fond, de style plus historique que Jugendstil, qui animeront davantage l’ensemble, agréable à l’œil malgré tout. Quelques idées viennent cependant émailler le spectacle, comme cette Fiakermilli dotée d’un fouet, dompteur sadique de cochers masochistes aux oreilles canines, et surtout les spectres d’Arabella en robe de soirée bleue qui hantent les songes de Mandryka. L’incontournable escalier apparaît quant à lui à travers les colonnes du dispositif, sur le côté gauche du plateau, bien moins monumental – mais pas nécessairement moins réussi – que dans les visions de Peter Mussbach au Châtelet ou Sven-Eric Bechtolf à Vienne.

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Renée Fleming, Arabella ; Michael Volle, Mandryka
© Opéra national de Paris/ Ian Patrick

Clou de la distribution, Renée Fleming fait preuve d’une élégance naturelle où elle semble jouer son propre rôle dans cette « Bella » qu’elle n’avait plus chantée depuis Zurich en 2007. Si le volume est devenu plus discret au fil des années, le timbre conserve encore bien ses harmoniques corsés inimitables, à la componction idéale pour le personnage qui en préserve une illusion de jeunesse, quand bien même l’écriture pousse la cantatrice dans les retranchements de sa tessiture – audibles dans le bas du registre.

L’allure parfois wagnérienne de la partition sied remarquablement à Michael Volle, Mandryka qui ne renierait pas sa parenté avec les Lohengrin, Siegfried ou Walther von Stolzing, quoique l’on puisse attendre une composition dramatique plus subtile. Joseph Kaiser séduit en Matteo lumineux et impulsif, tandis que Julia Kleiter, démontre un savoir-faire incontestable en Zdenka. Doris Soffel pince sa comtesse Adelaide autant que souhaité pour une noble dame sur le retour, quand Kyrt Rydl affiche une énergie parfois rustaude.

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Renée Fleming, Arabella ; Iride Martinez, Die Fiakermilli ; Eric Huchet, Graf Elemer
© Opéra national de Paris/ Ian Patrick

De la galerie de rôles secondaires qui fait le sel des comédies straussiennes se détachent les trois prétendants : Eric Huchet se distingue par une émission claire en Elemer, contrastant avec le Lamoral à l’assise sûre de Thomas Dear, tandis qu’Edwin Crossley-Mercer incarne avec talent Dominik. Rescapée des larges coupures que sa partie a subie, Iride Martinez rayonne modestement en Fiakermilli, là où il faut une Zerbinetta électrisante, ce qu’elle aurait pu démonter si la production lui en avait laissé le loisir. Irène Friedli revêt le costume de la cartomancienne. La suite de Mandryka ne démérite point, avec Istvan Szecsi en Welko, Bernard Bouillon dans l’uniforme de Djura et le Jankel de Gérard Brobman. Mentionnons enfin le domestique de Ralf Rauchbauer et les trois joueurs – Slawomir Szychowiak, Daejin Bang et Shin Jae Kim.

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Joseph Kaiser, Matteo ; Renée Fleming, Arabella
© Opéra national de Paris/ Ian Patrick

A la tête d’un orchestre de l’Opéra des grands soirs, Philippe Jordan se montre vigilant à l’égard du plateau, et confirme sa sensibilité envers l’esthétique de Richard Strauss. Abordant pour la première fois Arabella, il dévoile avec intelligence les fragrances wagnériennes de la partition, et laisse les pupitres s’épanouir – entre autres des violoncelles gazouillant parfaitement entre élégance et moelleux. Préparés par Patrick Marie Aubert, le chœur remplit son – modeste ici – office.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 14 juin 2012
- Richard Strauss (1864-1949), Arabella (1933), Comédie lyrique en trois actes. Livret de Hugo von Hoffmansthal.
- Mise en scène et décors, Marco Arturo Marelli ; Costumes, Dagmar Niefind ; Lumière, Friedrich Eggert.
- Kyrt Rydl, Graf Waldner ; Doris Soffel, Adelaide ; Renée Fleming, Arabella ; Julia Kleiter, Zdenka ; Michael Volle, Mandryka ; Joseph Kaiser, Matteo ; Eric Huchet, Graf Elemer ; Edwin Crossley-Mercer, Graf Dominik ; Thomas Dear, Graf Lamoral ; Iride Martinez, Die Fiakermilli ; Irène Friedl, Eine Kartenaufschlägerin ; Istvan Szecsi, Welko ; Bernard Bouillon, Djura ; Gérard Grobman, Jankel ; Ralf Rachbauer, Ein Zimmerkellner ; Slawomir Szychowiak, Daejin Bang, Shin Jae Kim, Drei Spieler.
- Chœur de l’Opéra national de Paris ; Patrick Marie Aubert, direction des chœurs.
- Orchestre de l’Opéra national de Paris
- Philippe Jordan, direction.






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