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Arabella Steinbacher : Concert en Ré

dimanche 28 décembre 2008 par Vincent Haegele
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Arabella Steinbacher
© Robert Vano

Un concert placé sous le signe de la double tonalité du ré majeur (triomphant et solaire) et du ré mineur tout en ombres et angoisses : pour ce concert aux allures de récital, Arabella Steinbacher a convoqué successivement Poulenc, Prokofiev, Brahms et Ravel en vue d’une démonstration de force, peut-être pas toujours maîtrisée, mais volontaire et précise. Arabella sait de quoi elle veut parler et le fait entendre, en dépit de l’accompagnement manquant véritablement de toute la saveur nécessaire de Robert Kulek. Il fallait cependant plus qu’une salle des Champs-Elysées manquant encore une fois de toute la tenue la plus élémentaire, ou un piano défaillant pour intimider la jeune violoniste.

Se plaindre du manque total de savoir-vivre du public des Champs-Élysées est, probablement, un grand classique : cela ne sert strictement à rien étant donné que cela empirera toujours plus, mais cela a le mérite de venger à la fois l’auditeur qui aura fait l’effort d’écoute nécessaire et surtout, l’artiste sur scène, qui aura dû allonger les pauses entre les mouvements, composer avec les humeurs de madame et la toux caverneuse de monsieur. Dans le cas du concert de Mlle Steinbacher, on retiendra sa patience infinie à l’égard d’un public prétendument « parisien » (entendez par là bon chic bon genre) et qui tient pourtant plus du comice de foire agricole de la province la plus reculée : il est à penser que d’autres artistes auraient tout envoyé balader et déclaré la cessation des hostilités. Mais voilà, parlons musique et laissons les canards, oies et autres volatiles d’exposition à leur place.

Arabella Steinbacher vise haut et fort dès l’introduction avec la Sonate pour violon de Francis Poulenc. Oeuvre datant de 1943, elle illustre particulièrement bien les difficultés rencontrés par le compositeur confronté à l’écriture pour instrument à cordes : après plusieurs essais, des échecs, des remises en chantier, abandonnées ou détruites, Francis Poulenc finissait par livrer cet opus en 1943, suivi d’une ultime révision en 1949. Il avoua cependant ne pas apprécier l’oeuvre, n’hésitant pas à la déprécier au passage. Convenons pourtant qu’il ne s’agit pas d’un ratage, loin de là : l’aspect de cette sonate est étonnant et laisse une large place à une sorte de méditation oscillant entre sardonique et envolées lyriques. L’esprit romantique est bien éteint, le ton est plus celui du Stravinsky prompt à l’humour noir que du raffinement bien français que l’on a l’habitude de faire endosser à Poulenc. Dédiée à la mémoire de Garcia Lorca et créée par Ginette Neveu, cette sonate ne pouvait connaître meilleurs auspices, mais voilà... la traversée du désert fut longue. Arabella Steinbacher n’a pu qu’être très inspirée de tourner son regard vers cette sonate mal-aimée au lieu de redonner les habituels Franck et Fauré ; et le résultat de ce travail est plus qu’encourageant. Les tempi sont impeccable, le phrasé d’une très grande délicatesse colle parfaitement avec l’esprit général de la musique de Poulenc, dont la violoniste ne cherche pas à caricaturer les traits (ce qui est hélas, si facile...) On retiendra une magnifique et sombre conclusion (Tragico, selon Poulenc qui y voyait lui-même beaucoup trop d’affectation) transformée en méditation sage et sévère, sans pathos excessif.

La transition avec la très radieuse Sonate en ré majeur de Prokofiev ne pouvait de ce fait qu’aller dans le bon sens : Steinbacher y fait preuve de beaucoup de simplicité, ne force jamais le trait, au risque de laisser de côté les aspects plus sombres et plus râpeux de la sonate (le troisième mouvement, par exemple). Mais ce sont surtout les problèmes d’équilibre piano-violon, jusqu’alors peu voyants, qui attirent l’attention. Car si Arabella Steinbacher possède une maîtrise de son instrument toute en nuances, force et puissance, son pianiste tient malheureusement plus de l’accompagnateur que du co-soliste. Chez Poulenc, où le violon occupe une dimension centrale réelle, ce n’est pas un gros défaut. En revanche, chez Prokofiev et qui plus est, dans une partition qui fut créée par un dénommé Sviatoslav Richter, c’est beaucoup plus gênant. Kulek est inexistant dans ses interventions, ânonne les thèmes et se contente de poser son accompagnement sans contrarier la violoniste. On aura connu de discrets pianistes, mais là c’est un record. Ces détails apparaissent naturellement encore plus dans le final endiablé, lequel réserve, notamment dans la partie centrale, de jolis contrepoints au piano.

Même remarque pour l’interprétation, pourtant réussie, de la Troisième sonate de Johannes Brahms. Le jeu d’Arabella Steinbacher possède par ailleurs dans cette oeuvre une limpidité digne des plus grands, sans toutefois trop forcer sur la corde du romantisme tourmenté ou de la sévérité dont on affuble parfois le compositeur de Hambourg. Son premier mouvement voit le tragique côtoyer le raffinement. C’est beau, bien propre, un peu lisse, notamment dans le deuxième mouvement, où le piano éteint ne parvient pas à rehausser le dialogue. Un final éblouissant comme il se doit vient conclure cette sonate, sans folie, avec une certaine gravité... Une gravité que l’on retrouve tout de suite dans la cadence introductive d’un Tsigane sans maniérisme, tout en chair. Robert Kulek retrouve quelques couleurs au moment de rejoindre le chant du violon : le duo parvient à tirer sans difficulté la partition de Ravel vers Bartok, au prix de quelques contorsions. Par exemple, et c’est un défaut que nous avions également remarqué chez Julia Fischer (même génération et même école allemande actuelle), Arabella Steinbacher fait sentir ses limites dans les positions hautes de la corde de sol (la plus grave de toute). Petit détail, certes, mais qu’il conviendra, dans les années à venir, de ne pas négliger. Violoniste à suivre !

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- Paris.
- Théâtre des Champs Elysées.
- 13 décembre 2008.
- Francis Poulenc (1899-1963) : Sonate pour violon et piano ; Sergeï Prokofiev (1891-1953) : Sonate n°2 pour violon et piano en Ré majeur ; Johannes Brahms (1833-1897) : Sonate pour piano et violon N°3 en ré mineur, op. 108 ; Maurice Ravel (1875-1937) : Tsigane
- Arabella Steinbacher, violon
- Robert Kulek, piano.






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