ClassiqueInfo.com




Après un récital de Bertrand Chamayou : visions de l’Italie lisztienne

lundi 11 juillet 2011 par Anna Svenbro

De passage dans la métropole nordiste à l’occasion de Lille piano(s) Festival, Bertrand Chamayou a donné un bref aperçu de sa vaste entreprise musicale autour de l’intégrale des Années de Pèlerinage en jouant la Deuxième Année du cycle. L’enthousiasme chevillé au corps du pianiste pour l’œuvre lisztienne fut communicatif, Bertrand Chamayou mettant toute sa musicalité et son énergie dans l’interprétation de ces pièces tournant autour de l’Italie.

Le court récital donné sous la coupole de l’auditorium du Conservatoire par Bertrand Chamayou sonnait presque comme une évidence dans la programmation du Lille piano(s) Festival. Liszt apparaît en effet comme l’un des, sinon le compositeur de prédilection du jeune pianiste, depuis son premier enregistrement en 2006 des Douze Etudes d’exécution transcendante pour Sony, et ses interprétations remarquables en concert, par exemple des paraphrases d’opéras de Verdi (Rigoletto, Il Trovatore). Cette année, le pianiste a choisi de célébrer l’Année Liszt en s’attaquant au monument pianistique qu’est l’intégrale du cycle des Années de Pèlerinage. Au vu de l’horaire réduit de la manifestation (une heure et quart environ), nous n’avons pu découvrir qu’une partie de ce véritable marathon (le cycle joué dans son intégralité dure environ trois heures).

C’est la Deuxième Année : Italie, qu’a choisi d’interpréter Bertrand Chamayou dans le cadre de ce récital. La Deuxième Année est une année de transition dans cet itinéraire aussi bien musical que littéraire, esthétique et spirituel : un pas est franchi par rapport aux tableaux romantiques de La Suisse, Liszt se fait de plus sombre, plus religieux aussi, et annonce les profondes méditations de la Troisème Année. L’interprète se retrouve donc à la croisée des chemins, entre héroïsme et ferveur.

L’interprétation du Sposalizio annonce la couleur : celle d’un très beau moment de partage, Bertrand Chamayou nous invitant véritablement dans cette pièce à entrer dans l’univers lisztien. Ici, son jeu ne passe pas par des affèteries pseudo-mystiques et n’est pas non plus une démonstration de virtuosité bravache. Dans cette traduction musicale par Liszt du Mariage de la Vierge de Raphaël, le pianiste prend des tempi plutôt modérés, et insuffle dans l’ensemble une belle sérénité à la pièce. On apprécie le sens très sûr dont fait preuve l’interprète s’agissant de l’architecture de la pièce : les plans sonores sont bien mis en relief, les respirations sont là, rien de trop s’agissant de la pédale, et la pièce est l’occasion pour Bertrand Chamayou de montrer un très grand sens des nuances. Les sonorités développées par le pianiste sont éclatantes, il fait chatoyer toute la palette sonore. Chamayou ne force rien, ne crispe rien, et ce quelle que soit la dynamique, ce qui lui donne un son extraordinairement plein et riche, que ce soit dans les pianissimi « ppp » avec una corda comme dans des octaves jouées tutta forza.

JPEG - 137.1 ko
Ugo Ponte © ONL

Cette excellente impression se confirme dans Il penseroso : même sentiment de calme, d’équilibre et de hiérarchisation des plans sonores, dans cette nouvelle transposition de l’univers visuel (Michel-Ange et la statuaire ici) à l’univers musical. On retrouve le souci des dynamiques, le respect de l’accentuation, le sens du rythme indispensable dans cette partition au climat hiératique et funèbre. On soulignera le très grand souci que le pianiste porte aux questions de pédalisation. Il penseroso est à cet égard une pièce bien périlleuse, où les pianistes se noient souvent, déplaçant les accents, confondant les dynamiques et parfois même perdant le rythme, faute d’avoir accordé une attention suffisante à cette question. Cette attention constante permet à Bertrand Chamayou de mettre superbement en valeur les mouvements chromatiques descendants de la main gauche, clairs, puissants, implacables. Sens de la pédalisation, sens du rythme qu’on retrouve dans la Canzonetta del Salvator Rosa, très enthousiaste, où le pianiste saisie très bien le mélange d’énergie et de tendresse de la pièce, mi martiale, mi moqueuse, que Liszt a construit autour du thème qu’il a emprunté à l’artiste baroque Salvator Rosa lui-même (ou plus probablement à Bononcini).

Bertrand Chamayou continue de nous inviter à emprunter l’itinéraire esthétique et pianistique lisztien dans ses lectures des trois sonnets de Pétrarque. Le Sonnetto 47, lui va comme un gant qui en donne une lecture pétrie de la ferveur amoureuse et d’enthousiasme juvénile décrits dans le poème de Pétrarque et traduits en musique par Liszt, rendant très bien les contrastes entre l’ardeur de certains passages et la tendresse des autres. L’esthétique lisztienne des contrastes est à l’évidence chère au pianiste, qui rend somptueusement les incertitudes harmoniques de l’Agitato Assai du début du Sonnetto 104, tout en faisant de l’Adagio une méditation passionnée. Le Sonnetto 123, quant à lui, est rêveur à souhait, sans jamais verser dans l’éthéré pseudo-impressionniste. Grâce encore une fois à un très beau travail sur le son et sur la pédalisation, la richesse harmonique de la pièce est mise en valeur comme une évidence réjouissante !

Vu ce qui précède, on attendait beaucoup de l’interprétation d’Après une lecture du Dante, qui constitue une sorte de point culminant du cycle, mais peut-être un peu trop. Chamayou possède une technique sans faille qui lui permet d’aborder l’œuvre en toute confiance. Sa maîtrise digitale ne se dément jamais au long du morceau, et ce, au service d’une lecture tout feu tout flamme, complètement satanique, de cette Fantasia quasi Sonata inspirée par Dante. Même plénitude du son que tout à l’heure, même énergie, même puissance, même maîtrise, même absence de crispation et de dureté, même soin apporté à la pédalisation. On est ébouriffé par tant d’énergie et d’enthousiasme, un peu trop peut-être. Car Chamayou se distingue ici par une prise de risques qui ne lui réussit pas toujours. Par exemple, dans l’introduction, même si le tout est indiqué forte sur la partition, le contraste entre les octaves de la ligne mélodique en tritons et les accords qui lui succèdent n’est pas suffisamment mis en valeur, pas plus que le poco ritenuto indiqué s’agissant de ce passage. Plus généralement, on a l’impression que Chamayou se laisse ici quelque peu déborder par ses élans, au détriment des respirations du texte qui scandent l’alternance des deux sujets principaux travaillés de diverses manières par Liszt. Le pianiste se jette la tête la première, comme un damné si l’on peut dire, dans l’univers dantesque. Son discours musical est échevelé, instillant sans discontinuer toute la tension dramatique dont il est capable dans la partition. Nous sommes bel et bien en Enfer, sans cesse pris entre les lamentations des âmes damnées du premier thème chromatique et les accents séraphiques du deuxième thème choral, mais en apnée, Chamayou livrant une interprétation d’un seul bloc. Il en résulte que l’auditeur saisit moins bien les contrastes et certaines indications du texte : autre exemple, l’Andante quasi improvisato en fa# majeur se sent encore trop le soufre et les étincelles de l’exposition initiale faute d’une respiration suffisante, et l’on n’arrive pas à sentir véritablement le nouveau climat, languide et vénéneux, puis beaucoup plus méditatif et enfin serein, signalé par l’indication dolcissimo con intimo sentimento, auquel succèderont d’ultimes tourbillons infernaux. L’interprétation de cette œuvre par Chamayou, qui a enthousiasmé le public, malgré un petit côté « citius, altius, fortius », est donc une belle interprétation en devenir, dont on est sûr qu’elle gagnera en profondeur et maturité au cours du temps.

Devant une salle conquise par ce récital, et au vu du temps restant, Bertrand Chamayou choisit de jouer en guise de bis trois pièces dans l’exact prolongement de la Deuxième Année, à savoir le supplément Venezia e Napoli. Là encore, le pianiste sait communiquer toute sa ferveur à l’auditoire. La Gondoliera montre un sens aigu de la ligne de chant et de la hiérarchisation des plans sonores. La Canzone est passionnée sans que le pianiste ne se laisse pour autant déborder ni ne se laisse aller à des effets de manche avec les trémolos qui scandent la pièce. La Tarentelle fut quant à elle jouée avec une maîtrise et une élégance tout simplement diaboliques. Bertrand Chamayou a les qualités et parfois les défauts propres à la jeunesse et à son enthousiasme quant au répertoire lisztien : il est, en tout cas, un interprète dont on suit et suivra toujours avec intérêt la vision de l’oeuvre du maître de Weimar.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Lille
- Auditorium du Conservatoire
- 18 juin 2011
- Franz Liszt (1811-1886), Années de Pèlerinage. Deuxième année : Italie.
- Bertrand Chamayou, piano






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 812797

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Récitals   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License