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Anne Gastinel : l’âme d’un bis

mardi 1er décembre 2009 par Cyril Brun
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Anne Gastinel
© Stéphane Gallois/Naïve

Avant toute autre considération la Symphonie classique de Prokofiev pose une question de style.

Prokofiev s’est lui-même expliqué sur le choix d’une forme classique et sur la proximité de Haydn. N’en demeure pas moins que le style, classique dans sa forme, mais aussi dans l’écriture instrumentale, répond à des factures instrumentales d’une époque précise, avec leurs richesses et leurs limites. Or Prokofiev compose une symphonie classique dans sa forme, mais aussi avec une architecture instrumentale répondant en grande partie à la facture de l’époque, alors qu’il écrit pour des orchestres contemporains, avec des couleurs très nettement différentes. Question qui n’est pas des moindres, comment interpréter cette symphonie ? De façon résolument classique ou dans l’esprit de l’époque de composition ? Malheureusement, bien des orchestres jouent Haydn et Mozart comme ils joueraient Brahms, perdant ainsi toute la dextérité et l’allant propre à la forme classique. Emmanuel Krivine a, semble-t-il, choisi d’en rester à la surface de l’œuvre en simplifiant de façon romantique des instrumentations rigoureusement classiques. L’effet, comme à chaque fois en pareil cas, ne se fait pas attendre et l’exécution perd en légèreté et surtout en épaisseur, cette épaisseur que justement Prokofiev reconnaissait à Haydn. Or précisément, au-delà de l’inévitable manque de précision dû au style choisi, l’interprétation manquait de relief, de profondeur, en fait d’expression, notamment sur les accents.

Tchaïkovski fut traité avec la même carence, tout comme, du reste Zemlinsky. On ne peut pas remettre en cause la parfaite imbrication linéaire des partitions. Les instruments s’enchaînent à merveille avec une dextérité sans faille. Tout est en place, à de rares exceptions près. Tout est en fait trop bien en place, trop parfait, finalement très artificiel. Les instruments juxtaposent leur partie dans une parfaite vision horizontale, disons mélodique pour faire court, sans aucune considération pour l’épaisseur verticale, disons harmonique de l’œuvre. Et de fait Emmanuel Krivine, en parfait ordonnateur, indique précisément à chacun sa place, son entrée. Dans la Petite sirène, il peaufine, ou rappelle à chacun sa place, non seulement linéaire mais aussi acoustique, temporisant les uns, dynamisant les autres, faisant taire les premiers violons partis trop tôt. Mais, si parfaitement exécutées que furent les œuvres, elles demeurèrent absolument linéaires. Chacun était posé à la place clairement indiquée par le chef, plaqué, sans naître de nulle part, sans aller vers nulle part, sans rapport avec les autres sinon cette juxtaposition linéaire. C’était beau, incontestablement parce que les œuvres sont belles, mais les effets ou les reliefs n’étaient dus qu’à une parfaite exécution des nuances quand elles n’étaient pas scolaires et artificielles. Il manquait incontestablement une profondeur que seule l’attention harmonique peut rendre adéquatement.

Se pose alors la question de l’intériorité du répertoire, de l’intégration du répertoire. Derrière celle-ci se pose celle de sa maturité. Maturité, intégration qui permettent aux musiciens et au public d’accéder à une œuvre dont la rumination orchestrale, et pas seulement individuelle, peut seule libérer toute la profondeur. Excellemment jouer, jouer avec âme, qui ouvre déjà des univers musicaux sensationnels, mais faire sienne une œuvre la fait réellement vivre dans toutes ses aspérités. Il est évident que l’exigence de plusieurs concerts mensuels ne permet pas de pénétrer les profondeurs de l’œuvre. Et quand le chef, de passage, se contente de l’agencer, le concert est beau, mais sans épaisseur. Cela ternit un peu la superbe et chaleureuse prestation d’Anne Gastinel faite d’un jeu résolument habité et de fait fort éloigné de celui plus terne de l’orchestre. Fort heureusement elle put livrer toute son âme et celle de cette sarabande de Bach, lors d’un bis d’une grande profondeur. Dans une soirée faite de très beaux moments qui surent enthousiasmer le public, elle vint ajouter une touche unique, celle de l’âme.

Anne Gastinel se produira au Festival Musicalta de Rouffach le 26 juillet 2010.

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- Monaco
- Auditorium Rainier III
- 08 novembre 2009
- Sergei Prokofiev (1891-1953), Symphonie n°1 en ré majeur, op. 25.
- Piotr Illich Tchaïkovski (1840-1893), Variations sur un thème rococo, pour violoncelle et orchestre, op. 33.
- Alexander von Zemlinsky (1871-1942) La Petite Sirène, fantaisie pour orchestre.
- Anne Gastinel, violoncelle
- Orchestre philharmonique de Monte-Carlo
- Emmanuel Krivine, direction






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