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Andsnes glace et Järvi réchauffe

mercredi 8 juin 2011 par Philippe Houbert
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Leif Ove Andsnes
©Sheila Rock / EMI Classics

La saison musicale 2010-2011 s’achemine vers sa conclusion et il sera raisonnable de tenter de dresser un premier bilan de la saison initiale de Paavo Järvi à la tête de l’Orchestre de Paris. Notre collègue Thomas Rigail ayant couvert plus de concerts de cette formation, nous nous contenterons d’une modeste contribution. En tout cas, ce concert dédié à deux piliers du répertoire romantique allemand et tchèque aura permis de mesurer certaines évolutions dans la re-familiarisation de l’orchestre avec ce type de répertoire.

Le Concerto pour piano n°2 de Johannes Brahms reste, en dépit du nombre impressionnant d’enregistrements et de concerts dont il fait l’objet, une œuvre énigmatique et hors normes. Symphonie avec piano principal pour certains, l’opus 83 refuse la tradition de la virtuosité purement démonstrative pour une approche fondamentalement expressive intégrée dans une écriture d’ensemble symphonique. C’est dire s’il ne peut y avoir ici de mariage d’une carpe pianiste et d’un lapin chef, comme cela peut, occasionnellement, fonctionner dans certains autres concertos (on a notamment le souvenir d’un Concerto n°4 de Beethoven par Mitsuko Uchida et Simon Rattle où les deux se rejoignaient de façon bien improbable). Toutes les grandes versions de ce concerto de Brahms voient soliste et chef aller dans le même sens, de Bakhaus/Böhm à Pollini/Abbado en passant par Richter/Leinsdorf, Gilels/Jochum ou Serkin/Ormandy ou Szell. C’est bien sur cet élément de base qu’a achoppé l’interprétation proposée par Leif Ove Andsnes et Paavo Järvi. Là où le chef estonien essayait d’emmener l’Orchestre de Paris dans une version romantique assez traditionnelle mais potentiellement convaincante, le pianiste norvégien semblait répondre en freinant des quatre fers en essayant de livrer une interprétation sans allant, cultivant un beau son, la plupart du temps très statique, finissant, au fil de l’œuvre, à créer un climat assez déstabilisant tant nous avions l’impression que Järvi s’efforçait de relancer la mécanique contre le gré d’Andsnes. A ce compte, si le premier mouvement fit encore à peu près illusion (en dépit d’un phrasé initial des cors assez catastrophique), le deuxième manqua totalement du caractère fantasque qu’il doit avoir. Nous pensions que l’Andante trouverait le soliste meilleure adéquation avec le climat de l’œuvre. Il n’en fut rien. Après un solo de violoncelle joué beaucoup trop fort et qui contribua à casser d’entrée l’immense poésie de ce mouvement, le jeu d’Andsnes manqua de mystère, tout simplement de phrasé, semblant se contenter d’un simple égrenage de notes sans expression. Le finale vit le pianiste à peine plus à son aise, avec un staccato sans vie, sans âme et une reprise sans passion. En bis, il offrit au public une Romance opus 28 n°2 de Schumann, au son très infatué de lui-même et dans un tempo d’enterrement.

Nous cherchons désespérément les raisons de la notoriété de ce pianiste qui, en un concerto de Brahms, réussit à concentrer tous les doutes que nous pouvions déjà avoir à son sujet. Quant à Paavo Järvi et à l’Orchestre de Paris, si on enlève la contribution parfaitement indigne des pupitres de cors, et des cordes manquant un peu de mordant dans le deuxième mouvement, force est de reconnaître les progrès accomplis sous la férule du nouveau directeur : ça vit, ça bouge, ça semble concerné par la partition. Un ami faisait remarquer que, après avoir joué le même concerto récemment avec Berlin et le Concertgebouw, ça avait dû faire tout drôle à Andsnes que de se retrouver entouré par ce son encore approximatif. Nous avons envie de répondre que, si le pianiste norvégien a joué ce concerto à Berlin et Amsterdam avec une telle placidité, ce sont les musiciens des orchestres qui ont du se poser quelques questions sur la qualité des pianistes invités.

En seconde partie, Paavo Järvi donnait la Septième Symphonie de Dvorak, œuvre qui semble retrouver quelque faveur au sein des grandes formations symphoniques puisque le Gewandhaus de Leipzig nous l’avait déjà proposée il y a trois mois. Nous eûmes l’heureuse confirmation que le travail opéré par Järvi avec l’Orchestre de Paris ne se bornera pas à lui ouvrir les portes du répertoire du nord de l’Europe mais aussi à lui redonner le sens de la grande forme germanique, car c’est bien à cette forme que Dvorak se confronte dans toutes ses symphonies. On sait que l’écriture de cette symphonie en ré mineur fut très influencée par la récente Symphonie n°3 de Brahms et que son exécution requiert plus ou moins les mêmes qualités : une capacité à rendre le lyrisme tendu de l’œuvre et à en faire rebondir le discours avec flexibilité. Quadrature du cercle pour un chef et qui fait que l’opus 70 de Dvorak, tout comme l’opus 90 brahmsien, constituent de redoutables obstacles, même pour les meilleurs chefs. Sans être parfaite, loin s’en faut, la version qu’en donna Paavo Järvi fut très intéressante et même sans doute supérieure à celle délivrée par Riccardo Chailly avec le Gewandhausorchester. Là où le chef italien fit souvent (notamment dans les mouvements 1 et 3) montre d’expressivité assez brutale, Järvi suivit un chemin plus construit, plus élaboré par petites touches, mais tout à fait dans le sens requis pour des symphonies de ce type : respect de l’opposition entre thèmes, transitions aussi soignées que possible. Certes, pour parvenir à l’accomplissement de cette vision, il faudrait un orchestre d’un autre niveau que ce que l’Orchestre de Paris peut fournir aujourd’hui (mon dieu ! ces cors ! non seulement ils ne sonnent pas tchèque ou bohême, mais ils ne sonnent même pas français, tellement les phrasés et la justesse sont approximatifs) mais les progrès accomplis dans ce genre d’œuvre depuis la sinistre ère Eschenbach sont déjà plus que notables. Si on devait affiner la comparaison avec la version Chailly/Leipzig, nous dirions que nous fûmes surtout séduit par l’Allegro maestoso initial et le Scherzo-Vivace plein de charmes et respectant beaucoup mieux les équilibres sonores que le couple italo-allemand. Par contre, les insuffisances de l’orchestre ne permirent pas à Järvi de se hisser à ce que Chailly/Leipzig avaient délivré dans le Poco Adagio. Le finale, si bien en place avec le chef italien, sembla un peu confus avec Paavo Järvi mais, là encore, la qualité des transitions fit merveille, même si le travail à mener pour nous rendre une petite harmonie digne de ce qu’elle devrait être à Paris, reste considérable.

En conclusion, un concert qui nous laissa bloqué sur nos doutes concertant Leif Ove Andsnes mais dont la partie orchestrale, sans être parfaite, confirma les belles avancées accomplies par Paavo Järvi à la tête de l’Orchestre de Paris.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 25 mai 2011
- Johannes Brahms (1833-1897), Concerto pour piano et orchestre n°2 en si bémol majeur Op.83
- Antonin Dvorak (1841-1904), Symphonie n°7 en ré mineur Op.70
- Leif Ove Andsnes, piano
- Orchestre de Paris
- Paavo Järvi, direction






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