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Andreï Korobeinikov : un malentendu

samedi 30 janvier 2010 par Théo Bélaud
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Andreï Korobeinikov
© Julianna Voloz

Qui pourrait devenir fâcheux, hélas. La réputation grandissante de ce pianiste, acquise notamment dans le rallye Nantes-La Roque des deux dernières années, ne parait nullement justifiée à son écoute : c’est là un fait des plus banals, qui n’est pas le plus agaçant. Ce qui l’est davantage est la ressemblance parfois frappante que Andreï Korobeinikov présente avec une sorte d’archétype du faux piano russe virtuose (symbolisé par Evgueni Kissin). Cette recette est-elle donc encore à la mode ? Ce pianiste confirmera-t-il nécessairement cette impression très négative ? On regrette en tout cas que ce genre de questions se pose parfois dans l’exemplaire programmation du Louvre : ce fait prêtant doublement au malentendu...

Jouons la transparence des idées. Pourquoi « faux piano (russe) virtuose » ? On a déjà eu l’occasion de définir cette catégorie pianistique qui a gagné ses lettres de noblesse, du moins de reconnaissance commerciale, avec le jeune Evgueny Kissin. La tendance, fort heureusement, n’a pas depuis vingt-cinq ans été un déferlement de pianistes semblables. Mais tout de même, le malentendu s’est instillé comme reflet ou dérivatif pernicieux d’une certaine vision (ou d’une absence de vision) du piano russe, notamment en France : à savoir, d’un piano essentiellement démonstratif, virtuose au sens de la définition académique officielle (qui joue beaucoup de notes très vite et très fort, peu importe comment puisque c’est un briseur d’ivoire qui joue – variante : bête à concours, ou autre variante, très pianiste mais peu musicien). Au-delà de cette vulgate navrante pourtant toujours colportée au plus haut niveau des institutions, il y a un constat, qui est que s’il ne s’agit d’une école, il y a bien un créneau du circuit mondial répondant à ceux qui aiment exactement ce que les autres rejettent : comme on a bien le droit d’aimer n’importe quoi... Et donc, une demande satisfaite, qui d’une certaine façon valide la thèse dénonciatrice des autres : situation parfois très déprimante. De notre point de vue, qui n’est après tout pas forcément le moins partagé et pas nécessairement le plus stupide, cela ressemble à une querelle de chefs militaires adverses s’accusant mutuellement des dommages civils, étant donné que, par exemple, le qualificatif de briseur d’ivoire nous semble s’appliquer à une proportion à peu près identique de bêtes à virtuosité que de produits raffinés du CNSMDP.

Qui sont, outre l’indéboulonnable Kissin, ceux qui satisfont cette demande ? Beaucoup d’asiatiques bien évidemment, on ne s’aventurera pas dans l’énumération ; les consternantes clones de Kissin, Elisso Bolkvadze, ou Valentina Lisitsa ; ou un Tzimon Barto, un Vladimir Felstman, un Stanislav Bunin ; dans une moindre mesure (car donnant parfois à voir des qualités plus consistantes), un Marc-André Hamelin, un Yefim Bronfman, ou un Nikolaï Demidenko ; sans oublier un Yakov Kasman (le plus impressionnant que nous ayons entendu dans cet exercice de style, il faut en convenir malgré notre rejet !), etc. Et voilà, pour la nouvelle génération, un Sergio Tiempo par exemple, et donc, Andreï Korobeinikov. Nul doute que ce petit regroupement donnera à certains une idée adéquate de ce à quoi ils doivent s’attendre : et si cela leur agrée, tant mieux pour le principal intéressé, après tout. Celui-ci donne le change non sans talent : il attaque ses Tableaux avec une énergie qui parait canalisée dans le rapport au piano. L’illusion est de courte durée. Son jeu semble singer à certains égards celui d’Horowitz (quoiqu’il nous épargne ici ses arrangements), avec nombre des bizarreries (position des coudes, sur-impulsion par mouvement du poignet) sans que cela ne fonctionne jamais, ou presque. Sur des mesures isolées, comme la toute première, on a l’impression que cette appétence du timbre peut produire une continuité par le son, et que cela est déjà meilleur qu’avec un Kissin. Mais cela ne dure jamais, ne se prolonge pas sur une ligne harmonique dominée.

Au contraire : les pièces rapides sont nourries de micro-phrasés parfois saisissants l’espace d’une seconde, le plus souvent comiques (le vieux marché...) : le contraire d’une vision noble des Tableaux comme celle qu’avait proposée Leif Ove Andsnes le mois dernier. Pire, l’impression de surjoué est beaucoup plus pénible dans Il Vecchio Castello ou Catacombes, Cum mortuis in lingua mortua, ralentis à l’extrême pour paraitre profonds, mais totalement gris et sans pulsation ressentie, surtout pour le premier, interminable, non nécessaire au possible. Sans parler d’une Grande Porte de Kiev plafonnant en dynamique et en ampleur harmonique dès son exposé, incapable ensuite de se régénérer et se concluant dans une grande platitude scolaire.

Difficile de dire si les 24 Préludes de Chostakovitch amélioraient ou assombrissaient ce tableau. Car l’œuvre est peu jouée et mérite de l’être un peu plus (cela reste moins prioritaire que les 24 Préludes et Fugues trop souvent donnés par petits bouts), et à ce titre bénéficiait autant de la relative fraîcheur de l’écoute que d’attentes moindres que pour les Tableaux concernant sa prise au sérieux. Mais d’un autre côté, le cabotinage gymnastico-digital du pianiste y devient encore plus exaspérant, et sans égard aucun pour la délicatesse de traits de ces pièces. Le prélude en la mineur est sec et d’une grande inélégance, au même titre que le bémol majeur, un comble. Le si majeur, le fa mineur, d’une percussivité caricaturale (enfin, ceux-là ou tant d’autres). Pour qui s’intéresse à ces pièces, cela suffira à donner une idée claire : Andrei Korobeinikov n’a pas de legato, pas de force naturelle, en revanche il a un staccato marcato, toujours le même, qui tient lieu d’intensité quand la musique suggère d’en user - quand ce n’est pas le cas, il ne se passe plus rien. Cela donne ici une illusion de domination stylistique et pianistique, mais comme il semble que ce pianiste joue Bach ou Beethoven exactement de la même façon...

Inutile de poursuivre les lamentations. On insistera seulement sur le fait que quiconque a assisté à ce récital ne doit surtout pas se dire qu’il est censé être représentatif de la programmation de l’Auditorium du Louvre.

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- Paris.
- Auditorium du Louvre.
- 11 janvier 2010.
- Modest Moussorgsky (1839-1881), Tableaux d’une Exposition
- Dimitri Chostakovitch (1906-1975), 24 Préludes, Op. 34.
- Andreï Korobeinikov, piano.











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