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Andreas Staier royal

samedi 12 décembre 2009 par Philippe Houbert

Il est des fois où l’activité de critique musical est singulièrement simplifiée.
Point de réserve sur le programme, l’interprète, le lieu, les conditions d’écoute.

Et si la perfection pouvait être, de temps à autre, de ce monde ….

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Plafond du Salon d’Hercule

Voilà comment on pourrait, en quelques mots, se résumer cette soirée de clavecin dans une des plus belles (si ce n’est la plus belle) salles du château de Versailles, le salon d’Hercule.

Imaginez le plafond peint par Le Moyne représentant l’apothéose du héros (1733-36), l’instrument posé devant le Repas chez Simon le pharisien de Véronèse, immense tableau résumant Luc VII, 36-50, et un interprète que l’on connaissait par ses versions de Bach (surtout le jeune Johann-Sebastian) et par ses incursions de plus en plus fréquentes dans un répertoire post-baroque et notamment par ses disques avec pianoforte, mais que nous n’avions jamais entendu, pas même au disque, dans le grand répertoire du clavecin français.

Le récital donné par Andreas Staier couvrait un répertoire allant des débuts (Louis Couperin) à la fin (le neveu François) du règne de Louis XIV.

On sait que l’ordonnancement des pièces de Louis Couperin en Suites n’ est certainement pas le fait du compositeur, les manuscrits– notamment le recueil Bauyn– regroupant les pièces par tonalité croissante.

Andreas Staier, pour ce récital, a « reconstruit » une Suite en ré à partir des 26 pièces connues (dont neuf sarabandes !) dans cette tonalité. Le Prélude non mesuré initial, tout en rondes, suivies de longues tenues, laisse à l’interprète le soin d’apporter les détails, notamment rythmiques. Pièce éminemment symbolique du basculement politique en train de s’opérer en ces premières années de règne, d’une Fronde chaotique au monde d’ordre qui sera la marque de fabrique des années ultérieures.
Suivaient une Allemande mature, puis volontiers vagabonde ; une Courante d’une folle richesse polyphonique et dont certains accents présagent le neveu François ; une Sarabande en canon, nostalgique, à l’écriture contrapuntique et harmonique très travaillée ; enfin, une Chaconne majestueuse au thème de base magnifique. Superbe début de récital car Andreas Staier sut rendre à chaque pièce, son caractère spécifique.

Le claveciniste allemand poursuivait avec la Suite en fa majeur, extraite du Second Livre de Nicolas Lebègue, datant de 1687. Les suites de ce Livre sont plus courtes que leurs cousines du premier parues dix ans auparavant. Elles sont ordonnées autour des trois danses initiales : allemande, courante, sarabande, suivies de mouvements de danse, une Chaconne pour cette Suite en fa.

Lebègue est évidemment un compositeur plus académique que ceux que Staier nous proposait par ailleurs mais le style en est constamment charmant et raffiné. Quel chant dans l’Allemande ! Quelle variété des reprises dans la Courante ! Quelle virtuosité dans une Chaconne prise dans un tempo très allant !

Le compositeur suivant, Louis-Nicolas Clérambault, publia son unique Livre de pièces de clavecin (le « Premier » indiqué dans la publication resta sans suite) en 1704 et le dédia au duc d’Orléans, futur Régent. Nous sommes là dans une période post-lulliste où le style italien retrouve toute sa place, mélangé au style français. Les pièces de clavecin se situent à l’exact croisement des deux influences et donnent, notamment dans la Suite en ut mineur, un vrai chef d’œuvre.

Un Prélude, noté « fort tendrement », non mesuré à la façon des luthistes français, musique magique sortie dont on ne sait où ; une Allemande, lente, triste, invitant à se perdre dans les teintes du plafond de Le Moyne ; une Courante, très marquée mais prodigieusement variée par Andreas Staier ; une Sarabande, « grave », où l’interprète sut mettre des retards à se pâmer : enfin, une Gigue, « Vite », enjouée dans laquelle la virtuosité proposée se transformait en simple jeu d’enfants.

Jean-Henri d’Anglebert ne publia qu’une seule œuvre : un recueil de pièces de clavecin, titré Livre premier, paru en 1689 et dédié à la princesse de Conti, fille de Louis XIV et de Louise de la Vallière. On peut penser qu’il pensait déjà à une autre publication puisque la préface de ce Livre indique : « Je n’ay mis des pièces dans ce recueil que sur quatre tons, bien que j’en ay composé sur tous les autres. J’espère donner le reste dans un second livre. »

Premier Livre assez disparate, mêlant mouvements de danses traditionnels, transcriptions d’ouvrages de Lully, transcriptions de vaudevilles placées là « pour remplir des fins de pages, qui se seroient trouvées inutiles sans cela », pièces d’orgue, traité d’harmonie.
La Suite en sol majeur proposée par Staier voyait se succéder un Prélude non mesuré noté de façon beaucoup plus sophistiquée que chez Louis Couperin, avec une grande attention portée à l’ornementation, avec une fin très énigmatique ; une Allemande allante, au sujet simple mais à la richesse contrapuntique permettant la comparaison avec Bach ; une Courante sautillante, toute en ruptures ; une Sarabande, « lentement », très marquée ; une Gigue, pas trop rapide et toute en douceur ; une Gaillarde, semblant défier un interlocuteur invisible ; enfin, une Chaconne en rondeau au thème propice à la déclinaison, d’un raffinement laissant pantois.

Pour terminer ce récital de très haut niveau, Andreas Staier proposait une Suite construite à partir du Troisième Ordre (Premier Livre) publié par François Couperin en 1713. Point de prélude ici, la Suite débutant sur une Allemande intitulée « la Ténébreuse », formidablement nommée, pièce magnifique faisant appel aux sonorités graves du clavecin (et quel instrument ! Mais nous y reviendrons).

Infime reproche que nous pourrions adresser au claveciniste : pourquoi avoir retenu la seule seconde Courante, qui répond à la première que nous n’entendrons pas. Mais quel jeu avec cette main droite ornementée reposant sur une basse régulière à l’italienne ! Suivait une Sarabande, « la Lugubre » pièce binaire à reprises, superbe danse à la française avec ses effets déclamatoires (on ne peut pas ne pas penser à ces années terribles que furent celles de la fin du règne), son ornementation riche et variée. Faisant rupture totale, « Les Matelotes Provençales », « gayement », pièce en deux parties avec reprises, une première, sorte de marche progressant régulièrement sur une basse de noires, les deux mains se poursuivant parallèlement dans la reprise, une seconde partie prenant l’aspect d’une gigue alerte. Est-il besoin d’écrire qu’Andreas Staier fit, dans cette pièce, étalage de toute sa virtuosité ?

La Chaconne « La Favorite » concluait cette suite reconstruite de Couperin. Rondeau qui relie François à son oncle, où chaque couplet trouve son propre discours, notamment sur le plan rythmique, avec pour sommets le quatrième au saut de quarte initial et ses renversements, et le dernier, folle animation de doubles croches aux deux mains.

Pour bis, Andreas Staier nous proposait la Passacaille un ut majeur de Louis Couperin, dans laquelle le refrain et les couplets reposent sur un ostinato régulier de quatre notes descendantes (do, si, la, si bémol), agissant comme une berceuse préludant à de beaux rêves auquel un tel récital ne pouvait qu’inviter.

Pour faire bonne mesure à un tel répertoire et une si belle interprétation, il fallait un grand instrument. On ne peut que saluer la beauté, notamment dans les graves, du clavecin anonyme Colesse de 1748 restauré par Laurent Soumagnac.

Et si la perfection pouvait être, de temps à autre, de ce monde ….

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- Versailles
- Château, salon d’Hercule
- 28 novembre 2009
- Louis Couperin (ca 1626-1661), Suite en ré mineur
- Nicolas Lebègue (1631-1702), : Suite en fa majeur (du Second Livre de Clavecin, 1687)
- Louis-Nicolas Clérambault (1676-1749), Suite en ut mineur (du Premier Livre de Pièces de Clavecin, 1704)
- Jean-Henry d’Anglebert (1628-1691), Suite en sol majeur (de la Première Suite, 1689)
- François Couperin (1668-1733), Suite construite à partir du Troisième Ordre (du Premier Livre, 1713) : La Ténébreuse – Seconde Courante – La Lugubre – Les Matelotes Provençales – La Favorite
- Andreas Staier, clavecin anonyme Colesse 1748, restauré par Laurent Soumagnac (l’Atelier du clavecin, Chaumont-en-Vexin)






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