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Andrea Chénier à Genève, un bien triste plateau vocal

dimanche 25 septembre 2011 par Emmanuel Andrieu
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Andrea Chénier, Zoran Todorovitch ; Madeleine de Coigny, Adina Nitescu ;
© GTG/Vincent Lepresle

Alors que le chef d’œuvre d’Umberto Giordano Andrea Chénier connaît un regain d’intérêt sur les scènes hexagonales depuis quelques années, l’ouvrage n’avait jamais été donné au Grand Théâtre de Genève depuis sa reconstruction en 1962. Lacune réparée avec cette production provenant du Deutsche Oper de Berlin et signée John Dew.

Il est périlleux dans une œuvre aussi déterminée historiquement qu’Andrea Chénier d’échapper à la tentation du réalisme illustratif. Le concept de cette production datant de 1994, plutôt simple mais des plus pertinents, offre une alternative à une éventuelle relecture ou autre transposition. Ainsi l’œuvre est-elle ancrée dans la période décrite par le livret, c’est-à-dire l‘Ancien Régime puis la Révolution. L’ingénieux dispositif scénique imaginé par Petre Sykora montre un plateau surélevé sur lequel s’agite une noblesse seulement préoccupée de ses futiles plaisirs, accoutrée par ailleurs d’improbables costumes composés de plumes aux couleurs très vives (réalisés par José Manuel Vazquez). Relégué en dessous du plateau, le peuple, dont la colère sourd déjà, attend son heure et se fait de plus en plus menaçant. A la fin de l’acte I, il se soulève peu à peu pour faire basculer toute cette aristocratie dans le vide, balayée à la fois symboliquement et physiquement par la Révolution en marche - image d’une formidable efficacité dramatique. Les hautes tentures blanches font alors place à des panneaux noirs dont la découpe évoque des guillotines démultipliées, et d’inquiétants éclairages rouge sang viennent illuminer la scène. Dommage, cependant, que le metteur en scène américain n’ait pas autant approfondi son travail sur la direction d’acteurs, les protagonistes de l’histoire n’étant pas assez distinctement caractérisés d’une part et trop souvent laissés à eux-mêmes d‘autre part. Négligence rédhibitoire quand, dans le sublime duo final, les deux héros viennent chanter, plantés sur le devant de la scène, sans se regarder et sans rendre palpables ni leur amour ni leur mort imminente…

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© GTG/Vincent Lepresle

Côté voix, c’est le désenchantement total, aucun des trois chanteurs réunis ne se montrent à la hauteur des exigences vocales d‘une partition qui, il est vrai, ne ménage pas les voix. A commencer par le rôle-titre dévolu au ténor serbe Zoran Todorovitch. Systématiquement détimbrés et à la limite de la justesse, quand ils ne sont pas faux, tous ses aigus sont un supplice pour les oreilles des auditeurs. Doté d’un timbre sans séduction, il s’avère incapable de soutenir avec aplomb cette tessiture redoutable, où les épanchements lyriques alternent avec de fulgurants assauts d’héroïsme. L’acteur est enfin soit trop gauche, soit trop caricatural, pour rendre crédible l’allure fière et l’exaltation du poète.

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Andrea Chénier, Zoran Todorovitch
© GTG/Vincent Lepresle

Las, sa partenaire féminine, la soprano roumaine Adina Nitescu, nous inflige un timbre d’une rare laideur. Avare de couleurs, sans ligne de chant, privilégiant uniquement le caractère spinto de son personnage, elle n’exprime à aucun moment ce que Madalena porte en elle de sensibilité et de noblesse. Le fameux air « La mamma morta » est ainsi délivré sans que l’on ressente la moindre émotion, un comble pour ce qui demeure l’un des plus beaux airs jamais écrits pour une soprano !

Finalement, c’est le Carlo Gérard de Boris Statsenko qui tire le mieux son épingle du jeu (scéniquement parlant) en investissant son personnage, pourtant tellement antipathique, d’une rare dimension humaine. Malheureusement les qualités de l’acteur ne se retrouvent pas exactement au niveau du chant. La voix paraît désormais fatiguée, ce qui l’oblige à chanter souvent en force, et son vibrato est envahissant. Il n’en réussit pas moins un « Nemico della patria » convaincant grâce à l’intensité du jeu mais aussi au côté rude de sa voix qui convient bien à cet air, peut-être le plus célèbre de la partition.

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Madeleine de Coigny, Adina Nitescu ; La Comtesse de Coigny, Stefania Toczyska ; l’Abbé, Fabrice Farina
© GTG/Vincent Lepresle

Heureusement, Andrea Chénier est une opéra éminemment théâtral dans la mesure où il implique un certain nombre de comprimari, destinés à faire partie du mécanisme avec une autonomie fonctionnelle précise, et garantissant par leur présence le succès de l‘œuvre. Et c’est précisément de ces emplois « secondaires » que viendront les principales satisfactions vocales de la représentation. On en détache en premier lieu l’extraordinaire Stefania Toczyska qui, dans le double rôle de la Comtesse et de Madelon, impressionne par l’opulence des moyens, la profondeur des graves et l‘émotion qu‘elle suscite dans le bouleversant air « Son la vecchia Madelon ». De leur côté, Carine Séchaye incarne une piquante Bersi, Marc Scoffini un incisif Fouquier-Tinville, Stuart Patterson un Incroyable efficace et Olivier Lalouette un solide Roucher. Les chœurs du Grand Théâtre ne sont pas en reste et brossent des scènes de foules hautes en couleur.

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Andrea Chénier, Zoran Todorovitch ; Boris Stasenko, Charles Gérard ; Roucher, Olivier Lalouette
© GTG/Vincent Lepresle

Ainsi donc, une fois de plus à Genève, c’est de la fosse que viendra le plus grand bonheur de la soirée. A la tête d’un Orchestre de la Suisse Romande dans une forme olympique, le chef américain John Fiore impose une lecture d’un superbe raffinement, très attentive aux détails chatoyants de l’orchestration de Giordano. On perçoit son constant souci d’équilibrer les différents pupitres et surtout son désir d’éviter toute surenchère dans les débordements orchestraux. Ce qui n’empêche pas le tableau final de baigner dans une jouissance sonore absolument irrésistible.

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- Genève
- Grand Théâtre
- 15 septembre 2011
- Umberto Giordano (1867-1948), Andrea Chénier. Opéra en quatre actes sur un livret de Luigi Illica
- Mise en scène, John Dew ; Décors, Peter Sykora ; Costumes, José Manuel Vazquez ; Lumières, Simon Trottet
- Andrea Chénier, Zoran Todorovitch ; Madalena di Coigny, Adina Nitescu ; Carlo Gérard, Boris Statsenko ; La Comtesse & Madelon, Stefania Toczyska ; L’Incroyable, Stuart Patterson ; Bersi, Carine Séchaye ; Roucher, Olivier Lalouette ; Fouquier-Tinville, Marc Scoffoni ; Mathieu, Daniel Djambazian
- Chœur du Grand Théâtre de Genève. Chef des chœurs, Ching-Lien Wu
- Orchestre de la Suisse Romande
- John Fiore, direction


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26 septembre 2011
Document : Photoshop
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