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Ambronay 2011 : Farnace de Vivaldi

samedi 1er octobre 2011 par Laurent Marty

Par delà l’animation estivale, la mission d’Ambronay se conjugue toute l’année. La vocation de ce centre culturel de rencontre est également de repérer et former de jeunes solistes, puis de leur donner les outils et l’appui nécessaires pour débuter une carrière. Louable mission !

C’est ainsi qu’en prélude au grand événement de la journée, Farnace de Vivaldi par une brochette de stars du baroque, on a pu découvrir de jeunes musiciens catalans, l’ensemble Méridien.

Et l’on comprend, c’est vrai, ce qui a pu les faire remarquer : une énergie certaine, une envie de jouer manifeste, un vrai sens musical, une basse continue de qualité d’ores et déjà très professionnelle. Cela n’empêche pas de mesurer tout ce qui reste à accomplir : la justesse parfois approximative des violons, un peu verts pour se lancer aussi crânement dans une sonate de Rosenmüller, et une prononciation très défectueuse de la soprano, écorchant également allemand et latin avec les mêmes accents chuintants et sonorités bien espagnoles. Un travail avec un coach linguistique serait une nécessité évidente.

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Et puis le soir vint.

Confessons notre ignorance : nous ne connaissions Diego Fasolis que par le disque (et quels disques !). Le voir en concert est une belle expérience. Gestique précise, concentrée, présence charismatique, il imprime à chaque phrase une électricité assez incroyable. Avec, dans le même temps, une capacité d’écoute permanente, des chanteurs qu’il soutient avec une étonnante souplesse, comme de l’acoustique du lieu, adaptant ses tempos de façon quasi instantanée. On retrouve tout de suite sa pâte sonore claire, une conception musicale engagée (enragée ?), en perpétuelle tension. Diego Fasolis ose les changements les plus brusques de tempos et de nuances, accentuant à plaisir les cassures du discours, les ruptures de l’écriture. Chaque phrase est animée, vécue, les récitatifs volent avec flamme grâce une basse continue toujours variée et éloquente.

Il faut dire que son ensemble I Barochisti sonne avec une parfaite netteté d’articulation, les plans sonores se détachent avec précision, les couleurs fusent sans se mélanger malgré la très longue réverbération de la nef. Une belle leçon de chef de théâtre.

On attendait, bien sûr, la star Max Emanuel Cencic dans le rôle-titre. Star assurément, dans sa longue veste scintillante à fil d’or très elton-johnesque. Mais musicien avant tout qui, jouant d’un timbre étroit et étrange, triomphe dans les passages les plus élégiaques, où sa simplicité de ligne prend des accents particulièrement prenants. L’air « Perdona o figlio amato » devient ainsi un étrange et magnifique moment d’apesanteur hors du temps. La virtuosité est certes de première force, les vocalises de fureur du prince guerrier impressionnent par leur netteté même si la puissance est parfois un peu juste dans les grands mouvements dramatiques, l’orchestre prenant alors le relais avec beaucoup d’intelligence. On est somme toute moins impressionné qu’ému, preuve évidente de musicalité.

Le reste de la distribution était légèrement différent de la version en disque qui vient de paraître chez Virgin. Ne laissons par macérer les impatients : oui, on a perdu au change en remplaçant Karina Gauvin par Vivica Genaux. Au chant pur, incarné et contrôlé de la soprano canadienne, succède une chanteuse aux moyens lourds et disgracieux, au timbre artificiellement sombré, dont le vibrato s’est élargi jusqu’à brouiller l’émission dans les vocalises, bizarrement découpées en « wo wo wo wo » ou « wa wa wa wa » selon les occasions. Ce ne serait pas si grave si, de plus, elle n’abusait des fioritures les plus extravagantes et les plus imprécises. Le succès de ce drôle de phénomène vocal nous a toujours laissé perplexe, la confirmation est sans appel. Rendez nous Karina !

Le reste était de meilleure tenue, avec de très beaux moments, même si l’on s’interroge parfois sur l’adéquation entre profils vocaux et dramatiques. L’intraitable Berenice est ainsi confiée à Mary Ellen Nesi, chanteuse nuancée et sensible, au timbre chaleureux. La ligne est ronde, la vocalise d’un impeccable legato, là où l’on attendait du métal et de la puissance pour rendre les fureurs de cette reine altière et mère indigne, ici plus humaine qu’implacable.

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Le grand Pompeo, fier conquérant d’un si puissant ennemi, échoit au ténor un peu voilé et réservé de Juan Sancho, qui compose plutôt un héros pitoyable (au sens premier : qui éprouve de la pitié). Une option compréhensible dramatiquement, mais le chant est parfois en deçà des exigences de la partition dans les passages les plus virtuoses. Face à lui, l’autre ténor, Emiliano Gonzalez-Toro, est un Aquilio de grand format. Chant bien projeté, à la fois viril et nuancé, virtuosité crâne : un préfet plus conquérant que son empereur.

On attend de Selinda, la sœur calculatrice de Farnace, une séduction insinuante et ambiguë. Certes Alissa Kolosova possède un physique charmant, mais son profil très belcantiste paraît un peu déplacé ici. Le chant est puissant et sûr, le timbre beau, mais l’expression très monochrome, l’engagement dramatique quasi absent. Le personnage n’existe guère vocalement, ce qui est un peu gênant en version concert.

Tamiri, paraît plus la mère de Bérénice que sa fille, mais on apprécie les changements de couleurs qu’elle impose à ce timbre un peu mûr et l’expression vraie qu’elle insuffle à son personnage. Son « Forse, o caro » de l’acte III, intensément vécu est l’un des moments dramatiques culminant de l’opéra.

Des réserves minimes, en vérité, l’impossible Genaux mise à part. Mais comment ne pas rêver d’une impossible perfection vocale lorsqu’on entend ce que Fasolis nous offre de l’orchestre vivaldien ?

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- Tour Dauphine
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- Dietrich Buxtehude (1637-1707), Cantate « Herr, wenn ich nur dich hab »
- Johann Philippe Krieger (1649-1725), Cantate « Herr, auf Dich trau ich »
- Johann Rosenmüller (1619-1684), Sonata seconda a due ; Cantate « Eja torpentes »
- Johann Sebastian Bach (1685-1755), Sonate en trio BWV 527
- Nicolaus Bruhns (1665-1697), Prélude pour orgue en sol majeur ; Cantate « Jauchzet dem Herren alle Welt »
- Laia Frigolé, soprano
- Ensemble Méridien
- Juan de la Rubia, orgue et clavecin

- Abbatiale Notre-Dame
- Antonio Vivaldi (1678-1741), Farnace, opéra en 3 actes RV 711
- Max Emanuel Cencic, Farnace ; Vivica Genaux, Gilade ; Mary Ellen Nesi, Berenice ; Marina de Liso, Tamiri ; Alissa Kolosova, Selinda ; Juan Sancho, Pompeo ; Emiliano Gonzalez-Toro, Aquilio.
- I Barocchisti
- Diego Fasolis, direction











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