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Alerte, Vienne coule !

dimanche 7 mars 2010 par Thomas Rigail
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Lorin Maazel
DR

L’Orchestre philharmonique de Vienne : le grand luxe, l’assurance d’un beau voyage au milieu des timbres les plus opulents de la société occidentale moderne, issus de plusieurs siècles de savoir-faire ? On pourrait le croire. Las ! Ce soir, autant dans « leur » répertoire, la sixième symphonie de Beethoven, que dans le moins courant Sacre du printemps, le capitaine Maazel et son équipage royal déroulèrent leur partition jusqu’au bout du naufrage.

Comme ce n’est pas au vieux singe qu’on apprend à faire la grimace, il n’est pas surprenant que dans cette Symphonie « pastorale », la direction de Lorin Maazel soit conventionnelle (ce qui n’est pas grave si c’est bien fait) et lourde (ce qui l’est déjà plus, surtout quand en plus c’est mal fait) : dès la première phrase, prise bien lentement et dans un phrasé sans légèreté, Maazel se sent obligé de prendre le point d’orgue pour une pédale de frein. A peine commencée, la symphonie s’arrête et ne repartira pas. La suite est à l’image de ce mauvais départ : Maazel traverse le mouvement dans le prosaïsme le plus total - à croire que le chef laisse l’ancre racler le fond. Instrumentalement, dans cette œuvre rabâchée du répertoire du philharmonique de Vienne, on est surpris par la pâleur des couleurs des vents et surtout par un cor solo plus que perfectible (intonation médiocre, phrasés poussifs quand ils existent). Le chef ne les aide pas en déséquilibrant presque constamment la texture orchestrale au profit des cordes en trop grand nombre, reléguant le plus souvent les bois à un rôle secondaire d’arrière-plan harmonique. Le deuxième mouvement est pire : sans raffinement, sans direction claire ni véritable choix d’interprétation, pris dans un tempo indigent, mal coloré avec des bois étouffés par les cordes trop imposantes qui vont jusqu’à noyer certaines des lignes mélodiques les plus importantes, il s’enfonce progressivement dans une léthargie qui confine à l’ennui. Il faut attendre l’a tempo allegro du troisième mouvement pour que les pâturages s’éveillent, sans doute plus par contraste avec la torpeur généralisée qui précédait que par vraie implication, mais cela permet un orage correctement réussi grâce à la bonne tenue des cordes (de beaux tremolos), malgré une direction sans finesse. Malheureusement, le dernier mouvement, plus proche de l’andante que de l’allegretto demandé, laissera croire que l’orage en question a entraîné le naufrage du navire entier, qui ne cessera de s’enfoncer dans une lenteur complaisante et une platitude à peu près totale. A l’heure où les « baroqueux » envahissent le répertoire classique et où les chefs tentent, au moins sur le papier, de réinvestir cette musique si rebattue avec une énergie et des idées nouvelles, une interprétation aussi poussive et dénuée d’intérêt et de vie fait peine à entendre.

Avec des cors médiocres dans une symphonie de Beethoven (le Sacre en nécessite huit) et un mauvais souvenir du même chef dans l’œuvre avec le New York Philharmonic la saison dernière, on craignait le pire pour Le Sacre du Printemps de Stravinsky et on avait bien raison. Commençons par le meilleur, et ça tombe bien c’est le début : l’introduction, malgré un phrasé rythmique un peu étrange et un son nasillard du basson, est bien équilibrée, sans excès dynamique, avec une bonne clarté de la difficile polyphonie entre les chiffres 10 et 12, dans laquelle ici les lignes ressortent clairement et mettent bien en valeur les qualités en précision et timbre des bois (en particulier les bassons et les clarinettes). « Les augures printaniers » débutent également bien, le tempo est soutenu avec des cordes en place et insistantes, mais les principaux défauts s’installent déjà et vont aller de pire en pire à mesure de l’avancée de l’œuvre : en premier lieu, des cuivres qui jouent bien quelque chose, mais pas Le Sacre du printemps. Si on peut passer sur les trompettes faibles et sans caractère mais correctes, comment accepter des trombones qui, à leur première entrée dans ce morceau à 15, sur trois triolets-noires, font littéralement pom-pom-pom-pom à la manière d’un mauvais orchestre de foire, pour un effet quasi-comique qui sera répété à presque chacune de leurs interventions ? Ou un peu plus loin à 57 et 59 des tubas à la sonorité vulgaire qui se balancent sur deux notes comme deux lourdauds pathétiques ? Et surtout ces cors, qui multiplient les attaques ratées, les solos joués sans la moindre application, les justesses approximatives, et ce dès le premier solo de cor des augures printaniers (à 25 - il n’est pas la peine de multiplier les exemples, toutes leurs interventions importantes contenaient un problème, à se demander s’ils ne faisaient pas du déchiffrage sur scène) ? A entendre cette section des cuivres, on se demande si elle est seulement capable de jouer cette partition tant elle est techniquement et stylistiquement à côté. Il est probable que s’ils jouent aussi mal, ce n’est pas une question de niveau instrumental, mais seulement d’implication dans le jeu, qui est ici probablement en dessous de zéro. On pourra spéculer sur les raisons (désintérêt pour cette musique ? insatisfaction de la direction de Maazel ? fainéantise face à un public parisien de toute façon conquis ?) mais le fait est que cela est indigne du philharmonique de Vienne.

L’autre gros problème est la direction de Lorin Maazel. On retrouve exactement les mêmes inflexions qu’avec New York, en plus appuyé encore : changements de tempos incessants et irrationnels (il passera parfois par 4, 5 tempos différents sur quelques mesures !), ralentissements extrêmes et accélérations soudaines dénués de sens et brisant tout élan rythmique, pulsation non tenue et variant de manière aléatoire au sein d’une même séquence avec souvent une impression de fatigue dès qu’il s’agit de la faire durer, le tempo ralentissant souvent progressivement au sein d’une séquence… Quant on connaît l’importance du rapport entre la pulsation et les transformations rythmiques et métriques dans le Sacre, cette conduite agogique totalement irrationnelle assassine purement et simplement l’œuvre. Un exemple : « jeu du rapt », chiffre 47, au moment où des séquences de tremolos de cordes rapides sont entrecoupées par de brusques accords de cordes, de vents et de timbales. Le tempo sur les tremolos de cordes est tout à fait bon, suffisamment rapide pour instaurer la tension sans céder à un trop plein, mais Maazel réalise sur chaque mesure d’accords un énorme ralenti qui brise toute la structure rythmique de la séquence. Les accords sont non seulement notés sf mais également avec une accentuation en point allongé qui indique, selon le Danhauser, recueil de solfège le plus élémentaire qui soit, que les notes « doivent être détachées avec vivacité et en même temps attaquées d’une façon incisive ». Comment dans ces conditions peut-on comprendre tout le contraire, à savoir quelque chose comme « ralentir tout en appuyant lourdement les notes » ?

Quand les deux problèmes sont conjoints, on atteint des sommets de vulgarité : par exemple, au climax des « rondes printanières ». Au chiffre 53, non seulement les glissandi sont joués avec une sonorité pauvre et sans caractère, mais Maazel ralentit simultanément, rendant ce dernier temps de la mesure presque équivalent à deux temps. Cela ne se justifie nullement vis-à-vis du texte, mais c’est symptomatique d’une vision kitsch de la partition qui ne fonctionne qu’à coup d’effets grossiers : on transforme ici l’effet déjà suffisamment appuyé dans son écriture en effet de musique de dessin animé. C’est tout simplement ridicule (et les moments ridicules ne manqueront pas par la suite) et à cet instant on peut être certain que l’on tient une interprétation ratée. Même chose pour la « danse de la terre » : à 72, le tempo est bien choisi, la pulsation pour une fois bien tenue, mais Maazel doit glisser un maniérisme dans le thème, phrasant excessivement le passage quintolets-triolets, ce qui en induisant un léger ralentissement sous le triolet bouscule l’exactitude de la pulsation et brise l’élan. La suite de la danse est néanmoins l’un des moments corrects de cette première partie, au moins dans l’intention, car la mise en place est un peu approximative et tout le monde ne finit pas ensemble.

Faut-il s’attarder sur la deuxième partie, qui accentue encore plus ces défauts ? Dès le début, les belles harmonies à 80, qui étaient l’une des choses les plus réussies du récent concert de Yuri Termikanov avec Saint-Pétersbourg, sont ici mal détaillés, bruyants et lourds, symptomatiques d’un manque total de subtilité et de mystère dans toute la première moitié du « Sacrifice ». Les cuivres affichent leur dilettantisme habituel (fin du cercle mystérieux des adolescentes, les trombones pendant « l’action rituelle des ancêtres »…). Pire, les bois, qui s’ils étaient plutôt discrets sur le plan qualitatif depuis l’introduction assuraient l’intérim, se font de moins en moins solides. Quelques sections bien détaillées dans la polyphonie et une « danse sacrale » bien tenue au moins dans sa première partie (encore une fois grâce aux cordes) sauvent l’honneur, mais la gestion agogique farfelue, les effets vulgaires et les faiblesses instrumentales dominent cette interprétation totalement ratée du Sacre du printemps.

Du reste, il suffit d’entendre les deux danses hongroises de Brahms données en bis pour comprendre pourquoi ce Sacre était raté : phrasés appuyés, sérieux ralentissements à chaque fin de phrase, silences à la longueur incongrue, oppositions agogiques brutales, tous les effets sinistrement martelés : c’est lourd et grossier, et Maazel dirige le Sacre du printemps exactement de la même manière. Devant un tel étalage de vulgarité, le public ne peut que hurler son bonheur. Stravinsky disait – et on sourira à l’ironie de cette phrase venant de celui qu’on a voulu faire passer avec le Sacre du printemps pour l’inventeur du primitivisme en musique : « Les Viennois sont des barbares. Leurs musiciens ne peuvent même pas jouer mon Petrouchka ». Presque un siècle après, c’est toujours vrai !

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- Igor Stravinsky (1882-1971), Le sacre du printemps
- Wiener Philharmoniker
- Lorin Maazel, direction






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