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Aleksandar Madzar, élégances possibles

mercredi 13 mai 2009 par Théo Bélaud
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Aleksandar Madzar
DR

Le pianiste serbe Aleksandar Madzar mène sa carrière avec une forme de discrétion - sa discographie est pour ainsi dire inexistante - qui semble presque s’expliquer lorsqu’il joue. Ce monsieur n’est pas là pour déranger, ni du reste pour faire le paon. Son univers musical, peut-être, est-il de ceux qui tournent un peu en boucle, ou en tous cas soliloquent : mais sur ce seul récital Schoenberg-Schubert-Haydn-Ravel, la boucle était plus que plaisante à boucler.

Curieuse expérience (et audacieuse entrée en matière), que ces Drei Klavierstücke de Schoenberg, un mois après ceux livrés par Maurizio Pollini Salle Pleyel. La première des trois pièces, en particulier, ne semblerait pas pour un peu provenir de la même partition. Madzar, dans l’ensemble de l’oeuvre mais ici plus particulièrement, prend le contrepied radical de l’approche virile, commandée, hautement structurée de l’italien. Les clichés deviennent presque nécessaires : l’on aura reçu un cours magistral de filiation brahmsienne chez Schoenberg, voici la note de bas de page debussyste. Madzar prend ses libertés avec la conduite métrique, s’approprie le texte en coloriste davantage qu’en architecte : sans doute Schoenberg, au piano en particulier, mérite-t-il d’être davantage valorisé dans cette optique qu’il ne l’est de coutume - mais peut-être plus encore que joué doit-il être écouté pour les vertus pianistique de la klangfarbenmelodie. Madzar en fait sans doute légèrement trop, laissant excessivement de côté l’articulation motivique pour se concentrer sur la richesse harmonique. La dynamique est elle aussi un peu écrasée, certaines fulgurances passant, manifestement volontairement, à la trappe - par exemple dans le I, m. 47-52. La progression finale du II, impressionnante sous les doigts de Pollini, est certes conduite, mais avec bien plus de détours dont il est difficile de croire qu’ils sont nécessaires. Reste des éléments encourageants : un contrôle indéniable des nuances du pppp au p, un sens certain de l’entre-deux au legato et au staccato ici indispensable, et surtout la principale caractéristique du pianiste serbe : une forme particulière de concentration, plus proche de la somnolence ataraxique que de la transe barbare, mais qui a de toute évidence sa force propre.

Est-ce assez pour allumer le brasier de l’ut mineur de Schubert ? Bien sûr, il est facile de dire que dans la D958, ce n’est jamais assez ! Et si de surcroît l’on s’en tient à la certitude qu’il n’est point de salut en dehors de l’extrême violence des contrastes, Madzar n’y est certainement pas. Mais c’est précisément face à ce type d’œuvre que d’autres chemins peuvent apparaître dès lors que deux fondations sont solides : l’unité du pianisme et la poigne de la cervelle. Et globalement, elles sont là, bien plantées dans le sol : univoques, certainement, mais parlantes et forçant l’attention. Ce qui est possible, bien entendu, dans la mesure où les fondamentaux répondent présent, dans le premier mouvement en particulier : pas de duretés sur le thème principal, des accords toujours intelligibles, les grandes gammes presque toutes conduites sans effets de dynamiques, ce dernier élément étant spécialement remarquable, car fort rare. A ce titre, la fin du développement centrale et surtout la transition vers la réexposition présentent des vertus d’élégance et de clarté étonnantes. Comme dans Schoenberg, la dimension impérieuse est éludée, mais il convient à l’écoute d’accepter que l’inexorable puisse trouver une autre traduction que celle attendue, préservant le climat fantastische de façon moins mordante et plus onirique. Il est regrettable que Madzar n’ait pas voulu ou osé pousser cette logique jusqu’au bout, en ralentissant autant que de possible le finale : celui-ci est exécuté dans la norme un peu peu anecdotique dont il est généralement victime. Au moins la vélocité ne coïncide-t-elle pas pour Madzar avec l’inflation d’accents qui défigurent généralement le mouvement, notamment sur le second thème : voilà autre chose que Madzar a de bien particulier, claudiquer sans accents ! Mais enfin : s’il y a assez de mélomanes et de pianistes pour défendre l’étirement des grands premiers mouvements schubertiens, il y en a hélas beaucoup moins (parce que Richter n’a pas donné le modèle cette fois là ?) pour faire de même des finale, au moins dans les cinq dernières sonates. Et c’est dommage.

D’autant plus dommage que Madzar montre dans les mouvements centraux des capacités de tenue du chant et de domination harmonique qui auraient peut-être pu se révéler à la hauteur du défi que représente un finale lent. Son adagio tient remarquablement compte de l’indication sempre ligato, et va ainsi à l’essentiel, sans les effets de décantation superflus dont il abusait quelque peu dans Schoenberg : le petit exploit - exploit nécessaire, en fait - étant ici de dire l’abandon en restant parfaitement droit et équilibré d’un bout à l’autre. Mas c’est surtout le menuet qui émerveille et révèle clairement la présence d’un vrai pianiste de race, capable de susciter le maximum de lyrisme avec le minimum de volontarisme dans les phrasés et le rubato, uniquement par la qualité de toucher (qualité réelle mais assez banale) allié à la puissance de la concentration et au magnétisme qui s’en dégage (qualité rarissime). Summum naturel : le trio, dont il semble que Madzar soit né pour le jouer : absence totale d’affectation comme de sècheresse, perfection de l’éclairage polyphonique et absolue distinction de la main gauche dans la seconde section : le rêve ! On préférera alors oublier la petite déception du finale, et faire comme s’il avait été sauté pour accéder directement à une sonate en la bémol de Haydn du même niveau que le menuet de Schubert : une XVI/46 quasi sublime de la première à la dernière mesure, n’appelant à peu près aucun commentaire particulier, sinon que rendre une grande sonate de Haydn sans aucun détour démonstratif et par la seule distinction de la continuité vocale ne peut que confirmer que l’on a ici affaire à un pianiste trop méconnu. Le Tombeau de Couperin, passé son prélude (du reste insuffisamment caractérisé de timbres), ne s’imposait pas forcément après le miracle haydnien, et trouvait difficilement sa place dans ce programme viennois : un récital en une seule partie aurait été mieux venu sans doute, ne serait-ce qu’en regard du genre de communion musicale auquel Madzar invite. Tant pis, l’on ne garera que l’essentiel : il y a des pianistes toujours justes, élégants et impossibles, Madzar fait partie des possibles.

Aleksandar Madzar sera au Festival Juventus qui se déroulera à Cambrai du 05 au 14 juillet.

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- Paris.
- Théâtre de la Ville.
- 4 avril 2009.
- Arnold Schoenberg (1974-1953) : Drei Klavierstücke, op. 11 ; Franz Schubert (1797-1828) : Sonate en ut mineur, D. 958 ; Joseph Haydn (1732-1809) : Sonate en la bémol majeur, Hob. XVI. 46 ; Maurice Ravel (1875-1937) : Le Tombeau de Couperin.
- Aleksandar Madzar, piano











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