ClassiqueInfo.com




Aldo Moro, un opéra tragique de poche

jeudi 17 mars 2011 par Thomas Rigail
JPEG - 54.8 ko
Aldo Moro

L’Opéra de Poche s’offre pour sa saison 2010-11 une création de l’italien Andrea Mannucci : tenu par un plateau vocal de haute volée, cet opéra à trois chanteurs a surtout la qualité de présenter une esthétique post-répétitive peu représentée en France.

Aldo Moro, ancien président du Conseil des ministres de la République italienne enlevé puis assassiné par les Brigades rouges dans des circonstances mystérieuses en 1978, écrivit 95 lettres durant sa détention, lettres qui servent de point de départ à ce Moro d’Andrea Mannucci, opéra de chambre qui conte entre échos antiques, instantanés politiques et fantasmagories les derniers jours du politicien italien. En tout cas, c’est ce qu’on essaiera de tirer d’une dramaturgie passablement trouble : rendu peu lisible par la mise en scène dénudée de Luigi Cerri, efficace dans sa discrète direction d’acteur mais confuse dans l’usage d’un seul décor constitué de quelques colonnes blanches et d’une construction dramatique qui brouille l’enchainement des scènes distinctes sur le papier mais dont la valeur dramaturgique transparaît peu sur le plan scénique, le livret de l’opéra, écrit par Marco Ongaro, peine à incarner le sujet fort qu’il s’est choisi. Perclus dans des figures imposantes (un chœur antique introductif, les apparitions de Cassandre et dans un rêve éveillé de Moro d’un ange…) qui tentent d’étendre, à partir de stéréotypes efficaces, un imaginaire tragique, mais s’incarnent de manière trop fugace pour imposer un propos autre que fragmentaire, il ne parvient pas à dépasser, faute de temps aussi sans doute (l’opéra dure moins d’une heure), le caractère jeté de ses objets dramatiques et de ses affects – une évocation des morts, une évocation de l’antiquité, une évocation du destin – comme autant de figures attendues, propices à un développement dramatique qui ne se fera jamais présence sur la petite scène blafarde installée dans le temple des Batignolles. Une mise en scène plus affirmée dans la présentation de son sujet et plus acérée dans ses transitions pourrait peut être mettre en valeur le potentiel du livret : en l’état, il n’y aura guère de prise pour une connexion émotionnelle alors que tout, dans le destin d’Aldo Moro, l’appelait – l’instant des adieux subissant sans doute le plus cet échec de l’incarnation en intervenant sans préparation, comme un climax tragique obligé.

JPEG - 66.5 ko
DR

Plus que ce récit intéressant mais inabouti, c’est la musique qui retiendra l’attention. Une ouverture bouillonnante et projetant son propos dans plusieurs directions indécises laisse imaginer un langage proche de Henze, mais rapidement le ton se fait élégiaque, une mélodie mélancolique s’élève, se répète, hiberne quelque temps dans une tonalité simple, et c’est bien cette écriture tonale, presque exclusivement mineure, qui dominera la partition : structurellement proche des musiques post-minimalistes américaines auxquelles elle emprunte l’omniprésence de la pulsation et la limpidité harmonique, évoquant parfois dans l’évocation nue et itérative de la mélancolie un certain néo-mysticisme ex-soviétique (Korndorf plutôt que Pärt), mais sans son caractère pieux, la musique de Moro est tendue entre deux pôles, l’omniscience pulsative et l’ombrage mélancolique, qui préservent du début à la fin de l’opéra une intensité aussi efficace que factice. Chant de Cassandre sur ralentis de cordes, marche tragique rythmée par la déclamation des noms des morts, scène fantasmagorique et polyrythmique de visitation de l’ange, parfum épique qui traverse les temps pour se dilater dans un accompagnement résorbé sur l’efficience des progressions harmoniques mineures et des ritournelles tristounettes… Peu de développements ici, au profit de procédures d’écriture minimalistes (ostinatos, contrepoint limité, articulation de la structure au rythme, fugatos simples…) de mélodies réduites à des motifs obsédants, alors que la tonalité maîtresse se répand en harmonies aplanies, limitant les dissonances, recherchant la force dans l’évidence des accords classés : dans ce contexte, le chant peut s’épanouir avec une facilité puccinienne, le compositeur réservant en particulier aux rôles féminins un lyrisme d’une belle aération. L’ensemble réduit (flûte, clarinette, cor, percussions et quatuor à cordes) est pensé comme un orchestre d’opéra : la continuité de l’accompagnement refuse toute optique chambriste, les percussions occupent l’arrière-plan, et le cor doit réaliser à lui seul l’énergie d’une section de cuivres. Cette énergie traverse tout l’opéra : les séquences courtes, enchaînées dans la brume d’une dramaturgie incertaine, s’enchainent sans repos, et sans que cette robustesse musicale prenne véritablement une signification dramatique.

JPEG - 68.4 ko
DR

Il faudra accepter une certaine facilité esthétique : l’harmonie parfois simpliste, la forme subordonnée aux cycles harmoniques et à la répartition des scènes, le dynamisme d’ensemble contribuent à une musique dont la qualité principale est, sans dimension péjorative, son accessibilité. Le traitement lyrique des voix, fondé, contre une toute autre esthétique de l’opéra contemporain, sur le caractère mélodieux du chant, combiné à un orchestre qui sert avant tout de vecteur de dynamisme plutôt que de sens, appartient à une esthétique peu présentée dans les institutions française de la musique de notre temps, alors qu’elle est très présente ailleurs, et sans doute plus aux Etats-Unis qu’en Italie. L’opéra manquera de ce point de vue d’identité : ses procédés dramatiques et musicaux sont familiers mais ont le mérite de l’efficacité de l’écriture. Au final, Moro est un spectacle qui, par sa contradiction entre le volontarisme tragique du texte et de la tonalité globale de l’œuvre et une écriture musicale reposant sur des procédures simplifiées, s’arrête à un traitement musical et dramatique de surface, mais qui fonctionne avec naturel dans l’instant de la représentation, et qui procurera un certain plaisir par la rareté de l’exécution en concert d’œuvres de cette esthétique en France.

D’autant que la production, en dépit des moyens limités qui touchent surtout la mise en scène, est de qualité. Si la direction vivace du jeune Andrea Battistoni compense les aigreurs d’un ensemble correctement en place mais surtout handicapé par l’acoustique médiocre, résonnant à l’excès, du temple des Batignolles, plus surprenante est la qualité du plateau vocal : Vincent Billier, déployant une belle assurance vocale dans de superbes graves, campe un Moro charismatique et expressif, et c’est dans les nuances de son chant que l’on trouvera la dimension sensible que le traitement du texte laisse en surface. Lucie Mouscadet est d’une même excellence : voix pleine, aisance et élégance des lignes, ses interventions mettent en valeur tout le lyrisme de l’écriture vocale de Mannucci. Xavier Mauconduit, moins présent, complète de sa voix légère cet excellent petit plateau.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Temple des Batignolles
- 10 février 2011
- Andrea Mannucci (né en 1960), Moro, opéra tragique en un acte
- Mise en scène, Luigi Cerri
- Moro, Vincent Billier ; Cassandre et Coryphée, Lucie Mouscadet ; L’ange, Xavier Mauconduit
- Maurizia Dalla Volta, flûte
- Christophe Bonifacino, clarinette en sib
- Philippe Durand, cor
- Stéphane Lambotte, percussions (timbales, batterie)
- Quatuor Antares
- Andrea Battistoni, direction






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 812897

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Opéra   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License