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Aimard et le grand méchant classique

vendredi 12 juin 2009 par Théo Bélaud
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Pierre-Laurent Aimard
© Felix Broede

Un an après son intéressant cycle tout-terrain (récital, chambre, lied, concerto, symphonie, baroque, classique, romantique, moderne, contemporain !), Pierre-Laurent Aimard réinvestissait la Cité de la Musique avec l’excellent Chamber Orchestra of Europe. Pour reprendre de front son dur combat avec le piano de la charnière XVIIIe-XIXe siècles... De front est peu dire : les trois premiers concertos de Beethoven.

Rétrospectivement, la carte blanche de la saison passée constituait une sorte de photographie des possibilités et des limites de la musique supérieurement bien apprise, creusée et humblement approchée par un pianiste qui, avant d’être un pianiste, est d’abord un grand défricheur de musique, tant dans sa pratique que dans son étude académique - il est presque surprenant qu’il ne se soit pas mis à composer. Rappelons-nous : un Art de la Fugue gratifiant par son abnégation, lequel produisaient la tension nécessaire au vécu spirituel de l’œuvre au concert. Ce qui n’était pas sans démontrer des facultés pianistiques au minimum correctes. Quand a-t-on retrouvé cette flamme intelligemment et heureusement supplétive à l’absence de génie instrumental ? A la rigueur, dans Kurtag, de façon moins évidente déjà dans Schoenberg, de manière diffuse dans Schumann, jusqu’à ce que tout cela s’effondre en une demi-heure, celle d’un concerto de Mozart conforme à l’ordinaire du circuit international, c’est-à-dire médiocre parce que techniquement à la dérive. Un sentiment que l’écoute de ses enregistrements mozartiens (déjà à la direction du clavier) et beethovéniens (avec Harnoncourt) n’avait guère altéré.

C’est donc sans trop y croire que nous nous rendions à cette héroïque nouvelle tentative de dompter la virtuosité classique. En se disant que, à tout le moins (comme dans le concerto KV488 en question, d’ailleurs), le COE nous régalerait de sa finesse de trait et de la qualité de ses harmonies, petite et grande. Ce qui fut le cas, sans surprise. Quant à Aimard, son parcours s’avère plus accidenté, dans le bon sens du terme, que prévu. Dans deux acceptions, d’ailleurs : inégal, d’une part, ce qui est toujours mieux qu’uniformément morne ou incontrôlé. Et d’autre part, parfois convaincant à force de ferveur presque naïve face à la musique, et donc d’engagement non prémédité. Globalement, y compris dans le concerto en ut mineur, Aimard évite donc de se montrer grossièrement velléitaire, ou au pire y consent-il subtilement : du moins peut-on interpréter ainsi les dernières secondes de sa prestation, là où les « bons pianistes normaux » de son calibre sont d’ordinaire inaudibles : la coda de l’ut mineur, qui pouvait faire se demander si un lâché-prise de ce type n’aurait pu fonctionner durant les trente-cinq minutes précédentes ! Car pour le reste, ce Concerto n°3 aura à nouveau montré les limites d’Aimard dans ce répertoire, des limites autres de surcroît que celles constatées dans Mozart. Avec son grand tête-à-tête avec Bach, il avait démontré une capacité à élever le ton et l’autorité sonore de son jeu, du fait d’une conviction manifestement transcendée dans l’effort : le miracle ne se reproduit pas ici, preuve que la puissance et la force de conduite sont au moins autant déterminée par les dispositions mentales que par les facultés physiques.

De plus, Pierre-Laurent Aimard ne retrouve pas dans le mouvement lent de l’ut mineur l’esprit sobrement effusif qui éclairait ceux de la première partie du concert : ici comme dans le reste de l’oeuvre, le poids de la grandeur semble écraser les épaules du pianiste-chef, qui du reste ne convainc toujours pas dans cette fonction - il persiste à donner des entrées en bout de phrase pianistique, que l’orchestre ne peut logiquement qu’anticiper pour ne pas être en retard, ce qui donne une désagréable impression d’indifférence alors même que l’entente musicale d’Aimard avec le COE ne fait guère de doute. Bref, on oubliera ce Concerto n°3 pour garder le meilleur des deux premiers. Ce qui, à la limite, pourrait bien être l’ensemble, dans la mesure où Aimard montrait un niveau de distinction assez supérieur à celui escompté, à l’exception d’un rondo de l’ut majeur certes pas trivial, mais très neutre et laissant une large part à l’aléatoire dans le geste conducteur (mais comment veut-il phraser le thème ? Ce n’est pas clair...). En revanche, assez heureuse surprise donc que les deux premiers mouvements, pris tous deux davantage du côté du Beethoven à venir que de la révérence haydnienne. D’une certaine manière, il est possible qu’Aimard ait ainsi trouvé, en regard de ses moyens, la façon de contourner l’ornière dans laquelle François-Frédéric Guy était tombé récemment, pour ce qui est de l’ut majeur : chercher un ton et donc un genre de classe presque entièrement mozartiens, inaccessibles à qui ne possède une technique absolument transcendante. En assumant de ne pouvoir tenir le discours ni rester audible en recherchant des gammes perlées hasardeuses, notamment, sans toutefois donner dans le prosaïsme brinquebalant. Un équilibre précaire, mais le plus souhaitable sans doute, qui laisse encore profiter assez de la musique, le COE se montrant particulièrement savoureux d’élégance ici. Mais ce sont bien les mouvements lents de ces deux premiers concertos qui laisseront quelques réminiscences agréables de cette soirée : les toutes premières mesures du l’ut majeur, par exemple, superbement négociées dans la fusion sonore et agogique des partenaires ; tout comme la dernière variation, où Aimard lâchait comme rarement la bride expressive. Et plus encore, celui du si bémol, mené sans lourdeur mais avec une présence dramatique étonnante, la dernière section, marche chromatique, récitatifs et réexposition produisant un effet saisissants, avec l’économie de moyens conforme à celle du texte.

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- Paris.
- Cité de la musique.
- 29 avril 2009.
- Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Concerto n°1 en ut majeur, op. 15 ; Concerto n°2 en si bémol majeur, op. 19 ; Concerto n°3 en ut mineur, op. 37.
- Chamber Orchestra of Europe.
- Pierre-Laurent Aimard, piano et direction.






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