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Académie Bach d’Arques-la-bataille 2011 : de Brahms à Quevedo

mardi 20 septembre 2011 par Philippe Houbert

La dernière journée du festival d’Arques se déroulait principalement en son épicentre, l’église, avec un joli retour du côté de Colmesnil en milieu d’après-midi. Musicalement, comme pour les journées précédentes, le voyage qui nous attendait, des chœurs de Brahms aux textes de Quevedo, en passant par Geminiani et Händel, promettait beaucoup.

Fidèles à leur volonté d’inscrire le festival dans l’environnement musical haut-normand, Jean-Paul Combet et l’Académie Bach avaient convié le chœur de chambre de Rouen pour un beau programme consacré à Johannes Brahms. Sous la direction de Daniel Bargier, étaient donnés le superbe Begräbnisgesang (Chant de funérailles), de 1858, le beaucoup plus tardif motet Wenn wir in höchsten Nöten sein, de 1890, et enfin le Geistliches Lied opus 30, de 1856. L’opus 13 est une merveille absolue, trop rarement donnée malheureusement, avec son début faisant irrésistiblement penser au Requiem allemand, sa seconde strophe terrifiante et sa fin presque mozartienne. Le chœur de Rouen, accompagné par l’orgue et non par l’ensemble instrumental prévu par Brahms, s’en tira à merveille, pêchant un peu, comme la plupart des chœurs français, dans la diction si importante dans ce genre d’œuvres, mais la mise en place, l’homogénéité des timbres et la qualité des intonations étaient plus qu’à louer. Entre ces pièces chorales, Florence Rousseau donnait six des Chorals-Préludes de Brahms, dont ce fut la seule œuvre pour orgue, composés un an avant sa mort et publiés de façon posthume. Ces pièces ramènent Brahms dans son Allemagne du nord natale. Ce sont des compositions austères, très ancrées dans la foi luthérienne. Florence Rousseau sut en donner une vision très sensible qui complétait parfaitement ce joli programme matinal, terminé par l’Elegy pour chœur de Parry et un motet de Mendelssohn donné en bis.

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Choeur de chambre de Rouen
DR

Quand on est à Arques et qu’on veut profiter au maximum de l’ambiance et de tout ce qui est proposé (rappelons le, à des tarifs défiant toute concurrence : douze euros au prix fort, même pour le Messie !!), ça ressemble un peu aux cadences infernales ! Tout de suite après ce concert de onze heures, une « petite causerie » (aurait dit Monsieur Jourdain) rassemblait les festivaliers autour d’Eugène Green, romancier et cinéaste et qui fut le prophète d’un retour au théâtre baroque donné dans des conditions aussi proches que possibles de ce que le public de l’époque pouvait éprouver. Joli dialogue entre le public et cet écorché vif à l’humour décapant !

Geminiani et Bruno Cocset :

L’après-midi nous ramenait en la mignonnette église de Colmesnil-Manneville, en laquelle Bruno Cocset allait nous livrer son opus 3 du festival, accompagné du contrebassiste Richard Myron et de la claveciniste Maude Gratton. Programme consacré à ce diable de Francesco Geminiani et quelques contemporains. Si l’on connaît désormais très bien le rôle qu’eut la musique vocale italienne dans les Iles britanniques à l’époque baroque, c’est beaucoup moins le cas pour ce qui est de la musique instrumentale. Geminiani, violoniste virtuose et chef au caractère tumultueux, dut quitter l’Italie pour poursuivre sa carrière en Angleterre, puis en Irlande. Si les Concerti grossi et pour violon sont désormais célébrés, sa musique instrumentale et de chambre reste méconnue. Il y a trois ans, Bruno Cocset et les Basses-Réunies nous avaient donné un merveilleux disque consacré à quelques sonates pour violoncelle avec la basse continue. C’est l’une de celles-ci, celle en ré mineur, qui constitua à notre sens le sommet de ce très beau concert d’après-midi. Le premier mouvement en est d’un lyrisme frémissant, le Presto suivant d’une virtuosité haletante, le très court Adagio une pure merveille de concision et l’Allegro final virevoltant. Bruno Cocset et ses compères en proposèrent une superbe interprétation qui donne follement envie de se replonger dans le disque publié chez Alpha. Auparavant, nous avions découvert la belle Sonate en la mineur de Bononcini, au deuxième mouvement mélancolique. Bononcini fut le rival malheureux (la postérité a tranché) de Händel dans le domaine de l’opéra italien à Londres mais il y fut néanmoins le roi du violoncelle. Puis Bruno Cocset exécuta avec une rare virtuosité se gardant toutefois de tout effet gratuit, deux Caprices pour violoncelle seul de Dall’Abaco fils, autre exemple de la mobilité des musiciens italiens dans l’Europe du XVIIIème siècle. Avec ces pièces, le violoncelle acquiert ses lettres de noblesse, à égalité avec le violon. Après la sonate de Geminiani, Maude Gratton proposa un joli Tendrement pour clavecin, du même composteur. Jolie pièce très ornée qui eût gagné à être jouée plus librement et avec un peu plus de folie. C’est la toute dernière partie du concert qui nous apporta cette fantaisie avec une succession de songs traditionnelles irlandaises et écossaises, harmonisées par Geminiani et par un certain James Oswald qui se fit peut être connaître sous le nom italien de David Rizzio. On sait désormais que Haydn et Beethoven avait des prédécesseurs en ce type d’exercice. Ces pièces, tour à tour tendres, élégiaques, dansantes, virtuoses, constituaient un lien parfait entre musique savante et musique populaire, cet éloge du quotidien voulu par Jean-Paul Combet.

Au cours de ce concert-bijou, Bruno Cocset jouait de trois instruments différents (alto, ténor de violon et violoncelle) qu’il nous présenta, ainsi que leurs frères et cousins, tous issus de l’atelier de Charles Richer, lors d’une conférence tenue au presbytère de l’église d’Arques.

Un Messie univoque :

Lorsqu’on assiste à dix concerts ou spectacles en trois jours, il est impossible d’être comblé par tout ce qu’on entend. Ce qui devait être le clou du festival, le Messie de Händel par le Collegium 1704 sous la direction de Vaclav Luks, nous déçut. Cet ensemble bénéficie depuis quelques années d’une formidable aura auprès des directeurs de festivals de musique ancienne. S’étant fait connaître par quelques productions autour de Zelenka, terra encore incognita pour la grande majorité des mélomanes, le Collegium 1704 est devenu, au fil des ans, un incontournable des festivals et, en cette fin d’été, de la Chaise-Dieu à Ambronay, de Sablé à Pontoise, ainsi qu’à Arques, l’ensemble tchèque était convié à une grande tournée digne de celles que les grands orchestres américains opèrent à la même période en Europe. Personnellement, tout en reconnaissant une belle qualité instrumentale et l’homogénéité du chœur, tant dans Zelenka que dans une Resurrezione de Händel donnée à Pontoise il y a deux ans, nous n’avons jamais été bouleversé par ce que nous entendions. Du beau son, mais souvent alourdi par des basses envahissantes, un baroque pas baroque car trop univoque, fondé sur une forme de volontarisme d’où toute nuance, tout sens du contraste, seraient exclus. C’est malheureusement ce que nous avons retrouvé dans ce Messie dirigé « tout droit, tout fort ».

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Collegium 1704
© Hasan El Dunia

La mise en place initiale peut impressionner mais on est vite à la recherche de la moindre subtilité. Tout semble pris trop vite avec une battue au métronome. Pour illustrer par un exemple, parmi tant d’autres notés : la Pifa, formidable moment de respiration, de contemplation, sur un rythme de sicilienne, est prise par Vaclav Luks au pas de course. Où est la poésie ? Quand on arrive à faire fi de ces nombreuses réserves, on peut reconnaître le beau travail de mise en place, qui s’affine au fur et à mesure du concert (dans la première partie, le choeur avait souvent du mal à passer au-dessus de l’orchestre). Du côté des solistes, c’est la basse Marian Krejcik qui nous séduisit le plus, par son engagement, par son intelligence du texte, même si le The Trumpet shall sound montra quelques signes de fatigue. L’alto Lucie Hilscherova forçait trop elle aussi (He shall feed) mais le timbre est beau. On sera beaucoup moins élogieux à l’égard du ténor, Erick Stoklossa, au timbre nasal et s’étranglant dans les vocalises, et de la soprano, Hana Blazikova, au timbre agréable mais qui chanta tous ses airs comme si elle avait un annuaire au lieu de textes bibliques dans les mains. De façon générale, c’est bien l’absence d’une rhétorique des mots, de la projection d’un texte essentiel, qui faisait bigrement défaut dans cette version, très chaleureusement accueillie au demeurant.

Les Songes d’une nuit d’été :

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Benjamin Lazar
© Robin H. Davies

Le temps de saluer, d’applaudir à tout rompre, de donner un bis, de faire sortir le public pour préparer le chœur (le lieu) et de faire rentrer le public, il était 23h30 passées quand les bougies, seuls émetteurs de lumière, s’éteignirent et que la voix de Benjamin Lazar se fit entendre dans la pénombre. Visions est un spectacle musical mariant des extraits de Los Sueños de Francisco de Quevedo et des improvisations ou pièces d’orgue contemporaines de l’auteur jouées par Benjamin Alard. Spectacle frère de celui que Benjamin Lazar a donné avec tant de succès autour des Etats et Empires de la Lune de Cyrano de Bergerac, par son époque commune (le premier XVIIème siècle), par sa façon de confronter l’auditeur à des allégories fantasmagoriques lourdes de signification, par sa description d’un Autre Monde, façon détournée de décrire le notre. Mais, là où le précédent spectacle était mis en scène, donnait corps au « héros », Visions laisse l’auditeur libre de faire voguer son imagination à partir d’une voix qui, plus d’une heure durant, sortira de l’obscurité. Quelques rires, un modeste clair de lune, quelques bruits extérieurs à l’église, sont vite pris comme des figures de l’Enfer dans lequel Quevedo nous emmène. Texte stupéfiant à tous les sens du terme, lu dans la traduction d’époque due au Sieur de la Geneste, magnifié par la diction « baroque » de Benjamin Lazar et les superbes musiques jouées par Benjamin Alard : Correa d’Arauxo, Cabanilles, Cabezon, Louis Couperin, et d’étonnantes improvisations. On souhaite longue vie à ce spectacle en espérant que les clergés hôtes accepteront aussi facilement un texte si dérangeant.

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Benjamin Alard
© Robin H. Davies

Sur le coup de une heure du matin, le festival de l’Académie Bach prenait fin, laissant les auditeurs un brin fatigués mais sous le coup d’une belle dernière émotion. Vivement l’année prochaine !

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- Arques-la-Bataille
- Eglise Notre-Dame
- 27 août 2011
- Johannes Brahms (1833-1897), Begräbnisgesang Op.13 ; Wenn wir in höchsten Nöten sein, motet Op.110 n°3 ; Geistliches Lied Op.30 ; Six Préludes-Chorals pour orgue opus 122
- Charles Hubert Parry (1848-1918), Elegy
- Choeur de chambre de Rouen. Daniel Bargier, direction
- Florence Rousseau, orgue Michel Giroud (1997)

- Colmesnil-Manneville
- Eglise
- Le voyage d’un italien en pays celte : Giovanni Battista Bononcini (1670-1747), Sonate en la mineur ; Joseph Ferdinand dall’Abaco (1710-1805), Caprices n° 1 et 5 ; Francesco Geminiani (1687-1762), Sonate en ré mineur, Tendrement, Songs ; James Oswald (1711-1769), Songs
- Bruno Cocset, alto, ténor de violon et violoncelle
- Richard Myron, contrebasse
- Maude Gratton, clavecin

- Arques-la-Bataille,
- Eglise Notre-Dame Georg-Friedrich Händel (1685-1759), Messiah, oratorio HWV 56 sur des textes compilés par Charles Jennens
- Hana Blazikova, soprano ; Lucie Hilscherova, alto ; Erik Stoklassa, ténor ; Marian Krejcik, basse
- Collegium Vocale et Collegium 1704
- Vaclav Luks, direction

- Arques-la-Bataille
- Visions, spectacle musical sur le texte de Los Sueños de Francisco de Quevedo (1580-1645), traduit en français par le Sieur de la Geneste ; musiques de Francisco Correa d’Arauxo (1584-1654), Juan Cabanilles (1644-1712), Hernando de cabezon (1541-1602), Louis Couperin (1626-1661)
- Benjamin Lazar, comédien
- Benjamin Alard, orgue











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