ClassiqueInfo.com




Académie Bach d’Arques-la-Bataille 2012 : Vater unser, Bach-Benjamin-Bergamasque

lundi 24 septembre 2012 par Philippe Houbert

Nous avons souhaité donner une place particulière à ce qui, au-delà d’une programmation bien remplie, nous a semblé la partie la plus originale de cette semaine haute-normande : les quatre concerts donnés en fin de matinée des 22, 23, 24 et 25 août, formant un cycle intitulé « Vater unser im Himmelreich » (Notre Père au royaume des cieux).

On sait que très peu d’œuvres composées par Johann Sebastian Bach furent imprimées de son vivant. Il est donc légitime de penser que celles qui eurent cette chance bénéficiaient d’un amour ou d’une intention tout à fait particulière de la part de leur auteur. C’est le cas des pièces réunies sous le vocable générique de Clavier-Übung (exercices pour clavier). La moins connue des quatre parties de cet ensemble est la troisième, moins enregistrée que les Partitas, le Concerto italien ou les Variations Goldberg, mais aussi moins jouée au concert car faisant appel à des références religieuses dont notre société s’est trop éloignée aujourd’hui. La page de titre de ce troisième recueil mérite d’être citée intégralement : « Troisième partie de la Pratique du Clavier, se composant de divers Préludes sur les cantiques du catéchisme et autres cantiques pour l’orgue : à l’intention des amateurs et en particulier des connaisseurs d’œuvres de ce genre, pour la récréation de leur esprit. Composée par Johann Sebastian Bach, compositeur de la cour du Roi de Pologne et Prince Electeur de Saxe, Maître de chapelle et Directeur de la musique à Leipzig. Edité par l’auteur. » Composé d’un prélude, de chorals, de duetti et d’une fugue, cet ensemble a été nommé « Dogme en musique » (quelle horreur !), « Chorals du Dogme », « Catéchisme en musique » mais ce sont les anglo-saxons qui ont trouvé la meilleure appellation avec « Messe pour orgue » car il s’agit bien ici d’une messe luthérienne. Gilles Cantagrel souligne avec beaucoup de pertinence le parallèle entre cet ensemble et les messes pour orgue de Couperin : 21 pièces pour l’un si on exclut les Duetti, le Prélude et la Fugue, 21 pièces pour la Messe pour les paroisses ; deux versions des chorals, l’une pour les organistes expérimentés (avec pédalier), l’autre pour les moins virtuoses, de même que Couperin composa deux Messes, une solennelle (pour les Paroisses), l’autre plus intime (pour les Couvents).

JPEG - 103.6 ko
Ensemble vocal Bergamasque
© Olivier Elisabeth-Flora

Le choix opéré par Benjamin Alard et la chef de l’ensemble vocal Bergamasque, Marine Fribourg, fut de donner ce troisième recueil, d’y adjoindre quelques autres pièces de Bach, de prédécesseurs et de quelques compositeurs contemporains, le tout sur les trois premiers concerts, et de donner les préludes de choral en amont des versions chantées par le chœur et, pour certains d’entre eux, par l’assemblée des auditeurs. Nous ne pouvons ici détailler toutes les merveilles entendues au cours de ces quatre heures, offertes gracieusement, l’entrée étant libre.

Nous souhaitons néanmoins mettre en exergue quelques constantes :

. la formidable idée que constitue cette programmation, tant sur le plan de son contenu que pour ce qui est de l’agencement en plusieurs concerts variant les thématiques (petite version de la messe le premier jour, grand catéchisme le deuxième, grande version de la messe le troisième, autour du « Vater unser im Himmelreich » pour le dernier). Même les pièces chorales de Pärt, Nystedt et Sandström, dont nous ne goutons pas le style New Age planant, s’inscrivaient parfaitement dans la programmation et on imagine facilement le plaisir éprouvé par les choristes à chanter ces œuvres bien écrites.

. le remarquable travail accompli par l’ensemble vocal Bergamasque. Ce dernier, que nous n’avions jamais entendu jusqu’à présent, est constitué de 24 jeunes chanteurs expérimentés. Nous ne pouvons que saluer le travail de préparation demandé par un tel programme, mais surtout la réalisation en tous points stupéfiante pour un groupe qui n’a que cinq années d’existence. Homogénéité, équilibre, justesse, projection des mots, sens donné au texte, tout était réuni pour amener l’auditeur à se joindre dans l’écoute, puis dans le partage, lorsque Marine Fribourg, d’un joli sourire, appelait la nef à clamer sa joie d’être présente au travers de diverses versions du « Vater unser ». Même les plus difficiles motets donnés le samedi virent Bergamasque à son meilleur, qu’il s’agisse du merveilleux « Fürchte dich nicht » de Johann Christoph Bach, du jubilatoire « Der Mensch vom Weibe geboren » du même ou du bijou qu’est le « Komm, Jesu, komm » de Johann Sebastian. Une bien agréable découverte que l’on aspire à poursuivre lors de concerts qu’on leur souhaite nombreux à venir.

. Benjamin Alard, enfin. Cela faisait quelque temps que nous n’avions pas entendu le jeune prodige à l’orgue. En fait, pas depuis que, au clavecin, nous avions ressenti qu’une énorme marche avait été franchie, notamment au travers des concerts donnés aux Billettes (premier Livre du Clavier bien tempéré –hiver 2010-11) et dans le cadre des Concerts en l’Ile, en l’hôtel de Lauzun (notamment des Goldberg nous promenant dans les sommets). Et bien, ce que nous lui avons entendu faire à l’orgue, au cours de ces quatre concerts matinaux, confirme l’évolution ressentie au clavecin : une virtuosité complètement maîtrisée, l’évidence de la confrontation au texte en toute liberté, cette petite pulsation interne qui guide l’auditeur sans le contraindre, une parfaite lisibilité des plans sonores. Dès le Prélude et fugue en mi mineur initial, sans doute le premier diptyque organistique de Bach, Benjamin Alard nous a captivés. Le chant éperdu du « Vater unser im Himmerlreich », l’un des sommets de l’œuvre de Georg Böhm, nous mit dans un état proche de la lévitation. Point n’est besoin de répéter les mêmes dithyrambes pour chaque pièce donnée mais comment passer sous silence le bonheur éprouvé en entendant ce monument de poésie atteint dans le choral BWV 678 « Dies sind die zehn heil’gen Gebot », grandiose construction canonique, à tous les sens du terme, le Prélude de Scheidemann donné le vendredi en l’église Saint-Rémy de Dieppe (les trois autres concerts l’étaient en l’église d’Arques), le triptyque BWV 669/670/671 et, évidemment, l’hallucinante Fugue en mi bémol BWV 552, redonnée le lendemain avec son Prélude, où Alard rend simple le labyrinthe le plus dogmatique (on ne s’étendra pas sur les interprétations symboliques auxquelles cette pièce a fort justement donné lieu). Ces quelques dizaines de minutes d’orgue étalées sur quatre matinées figureront incontestablement au sommet de notre petite hiérarchie de l’année 2012.

JPEG - 93.9 ko
Benjamin Alard
© Robin Davies

Une jolie trinité de raisons pour placer très haut cette série de concerts, emblématique d’un festival plus enclin à privilégier l’exigence artistique et intellectuelle qu’à flatter les épidermes. Et il suffisait de voir les mines réjouies des festivaliers sur le coup de midi pour savoir que le pari était gagné.

Cette édition du festival d’Arques devait s’achever avec un récital de Gustav Leonhardt. On sait ce qu’il est advenu, en décembre 2011, avec l’annonce de l’arrêt de sa carrière, puis cinq semaines plus tard, avec sa mort qui laissa les mélomanes tétanisés. Jean-Paul Combet tint à organiser le pus beau des hommages à celui qui fut un fidèle du festival et de l’Académie Bach, tout d’abord en rappelant, avec des mots très simples et fort éloignés des éloges glacés, ce que fut Leonhardt pour le monde baroque, ses liens avec Arques, avec Alpha, et les paroles échangées lors de leur dernier entretien à Amsterdam, quelques jours avant sa fin. Suivait, dans un silence parfaitement respecté, la cantate BWV 106, cet « Actus Tragicus » chanté par des solistes de l’ensemble Bergamasque et quelques musiciens, dont les gambistes des Voix Humaines, qui avaient tenus à s’associer à cet hommage, le tout sous la direction de Marine Fribourg. Puis, les festivaliers se dispersèrent dans la nuit normande, certains le visage noyé par les larmes, tous l’esprit quelque part entre terre et ciel.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Arques-la-Bataille
- Eglise Notre-Dame
- 22, 23, 25 août 2012
- Dieppe
- Eglise Saint-Rémy
- 24 août 2012
- « Vater unser » : cycle de concerts autour de la Troisième partie de la Clavier-Übung de Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Prélude et Fugue en mi bémol majeur BWV 552 et Chorals BWV 669 à 689 ; Prélude et Fugue en mi mineur BWV 533 ; Fugue en fa majeur BWV 540, Prélude et Fugue en sol majeur BWV 541, Fuga sopra il Magnificat BWV 733, Motets « Lobet den Herrn, alle Heiden » BWV 230 et « Komm, Jesu, komm » BWV 229
- Johann Michael Bach (1648-1694), Motet « Hal twas du hast »
- Georg Böhm (1661-1733), Vater unser im Himmelreich
- Arvo Pärt (né en 1935), Magnificat
- Heinrich Scheidemann (1595-1663), Praeludium
- Michael Praetorius (1571-1621), Motet “Wir glauben all an einen Gott”
- Knut Nystedt (né en1915), Immortal Bach (Komm süsser Tod)
- Johann Christoph Bach (1642-1703), Motets “Fürchte dich nicht” et “Der Mensch vom Weibe geboren”
- Johann Pachelbel (1653-1706), Motet “Exurgat Deus”
- Sven-David Sandström (né en 1942), Lobet den Herrn
- Benjamin Alard, orgue de Michel Giroud (1997) de l’église d’Arques et de Claude Parizot/Jean-François Dupont (1739/1993) de l’égise saint-Rémy de Dieppe
- Ensemble vocal Bergamasque, direction : Marine Fribourg
- Pour le concert du 24 : Myriam Arbouz, soprano ; Anne Maugard, alto ; Vincent Lièvre-Picard, ténor ; Sydney Fierro, basse






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 810797

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique d’ensemble   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License