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Académie Bach d’Arques-la-Bataille 2012 : Bach, Truite et Révolution

jeudi 30 août 2012 par Philippe Houbert

Comme la veille, la soirée du jeudi 23 désertait l’épicentre du festival pour nous convier à la découverte de deux églises du bocage haut-normand : celles d’Offranville et la petite bonbonnière de Colmesnil-Manneville.

Un Bach fluide

La signification du mot « bach » invite à toutes les images plus ou moins poétiques relatives aux oeuvres du grand Johann Sebastian et à leur interprétation. Alors, ne résistons pas à cette facilité : ce que les Musiciens de Saint-Julien et François Lazarevitch nous ont proposé en l’église d’Offranville est un Bach fluide, bucolique, champêtre, bondissant (mais sans les trampolines dont abusent certains), une sorte de Bach écologique. Curieux programme pourtant que celui faisant se succéder deux cantates profanes après l’audition de la Suite n°2 en si mineur (pourquoi ne pas avoir encadré cette dernière par les cantates ?).
On sait – c’est même l’origine du nom de l’ensemble qu’il a fondé – l’intérêt que François Lazarevitch porte à la relation entre musique et danse. Encore faut-il que celle-ci s’opère naturellement, sans excès. Et c’est bien le cas dans ce qui nous fut proposé dans la Suite célébrissime : une musique allant de l’avant, admirable de légèreté, au discours fluide, jusque dans la Badinerie refusant la virtuosité gratuite pour nous donner à entendre un simple ruisseau chantant. Quel sens du phrasé naturel chez le flutiste ! Et quelle merveilleuse idée de s’être adjoint cette jolie violoniste bulgare, Zefira Valova (quel judicieux choix de prénom !) qui, non contente de jouer à la perfection, danse littéralement sur scène. Une merveille dont, malgré le nombre vertigineux d’enregistrements déjà existants, on souhaite qu’un label puisse nous la proposer bientôt.

Les deux cantates profanes qui suivaient auraient du recevoir la participation de Dorothée Mields. Malheureusement, de graves problèmes personnels contraignirent cette dernière à se désister et le moins que l’on puisse dire est que sa remplaçante, Sabine Goetz, ne se situait pas au même niveau : timbre crayeux, technique correcte sans plus, expression manquant de naturel et compensée par un sur-jeu vite lassant. Fort dommage, même si l’on a conscience qu’il n’est jamais facile de s’insérer dans un projet musical, car ce que François Lazarevitch et ses musiciens accomplirent par ailleurs se situait au même niveau que la Suite : magnifiques ouverture et accompagnement des airs de la Cantate Non sa che sia dolore BWV 209.

C’est la Cantate BWV 212, dite des Paysans, qui concluait ce concert. Œuvre composée pour fêter l’anniversaire d’un chambellan nommé Carl Heinrich von Dieskau, lointain ancêtre d’un chanteur génial récemment décédé. Peut on émettre le regret que, sinon le texte complet, du moins un résumé de l’argument n’ait été fourni ? Nous sommes ici dans une vraie scène d’opéra. La bière coule à flots. Un agriculteur (le truculent Arnaud Marzorati dont on ne peut que saluer la remarquable prononciation de l’allemand) dialogue avec sa belle (la trop minaudante Sabine Goetz, quand même plus à l’aise ici), vantant les extraordinaires bienfaits du sieur Dieskau (« Es lebe Dieskau und sein Haus ») et profitant de l’ivresse grandissante pour se permettre quelques privautés. Les airs sont autant d’occasions de danses où interviennent flûte, cor et cordes.
Une vraie fête musicale amplement saluée par le public réuni dans l’église d’Offranville.

Schubertiade aux champs

A trois kilomètres de là, nous attendait la ravissante église de Colmesnil-Manneville pour un programme proposé par la Petite Symphonie. Cet ensemble, fondé par le pianofortiste Daniel Isoir en 2006, a pour ambition de mieux faire connaître le répertoire du pré-classicisme et du Sturm und Drang. Un récent disque paru chez AgOgique (concertos de Mozart en formation réduite) a permis de montrer le niveau d’excellence déjà atteint. Il a surtout mis en exergue le degré de complicité développé entre les musiciens. C’est sans doute cette complicité qui leur a soufflé l’idée de concevoir des programmes tels que celui donné en cette fin de soirée : une forme de schubertiade, ces réunions joviales où, autour de Schubert, on fumait, buvait (le Heuriger manquait à Colmesnil !) et faisait de la musique entre amis. Ce soir-là, quelques apéritifs mendelssohniens (pièce pour piano et premier mouvement de la Sonate pour violoncelle et piano n°1), rossinien (le second mouvement de l’invraisemblable Duo pour violoncelle et contrebasse) et schubertiens (Allegro du rare Trio à cordes D.471 et Moment musical en ut dièse mineur, bien qu’on répugne à parler d’apéritif face à ce pur chef d’œuvre), le tout avant le plat de résistance : le Quintette pour piano et cordes dit « La Truite ».

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La Petite Symphonie
© Robin H. Davies

Pour ce qui est de l’interprétation des premières pièces, on ne peut que saluer l’extrême sensibilité et l’esprit chambriste dans lequel tout cela a été joué : humour dans la pièce de Rossini, gravité élégante dans Mendelssohn, lyrisme quasi mozartien dans l’Allegro du Trio de Schubert, rêve éthéré de la partie centrale du Moment musical joué sur un très beau pianoforte attribué à Anton Mitschka (1830). L’exécution du célébre Quintette refléta toutes ses qualités, hormis d’infimes problèmes de justesse dans les deuxième et quatrième mouvements. Il est remarquable d’avoir su capter l’esprit de l’œuvre, ce juste équilibre entre musique débridée, allant de l’avant sans cesse, et respect des équilibres sonores passant par l’écoute de l’autre. En écoutant, nous nous faisions l’affreuse réflexion que nous n’avions pas écouté ce Quintette depuis belle lurette. Merci à la Petite Symphonie d’avoir su nous faire honte d’avoir délaissé ce pur bonheur musical.

En bis, et pour rester dans l’ambiance, les musiciens entonnèrent l’immortelle « Complainte de la truite » du regretté Francis Blanche, immortalisée par les Frères Jacques. « Elle était jeune fille, Sortait tout droit de son couvent, etc, etc … »

Faut-il en rire ou en pleurer ?

Nous voici déjà vendredi 24 après-midi pour un concert qui connut bien des malheurs dans sa préparation puisque les propriétaires des lieux sollicités déclinèrent lorsqu’ils comprirent de quoi il allait être question. Résultat, « Chant de gloire, cri de mort » concocté par les Lunaisiens atterrit dans une salle des fêtes de Sainte- Marguerite sur Mer. Le titre, emprunté à un texte étonnant de Lamartine parlant de « la Marseillaise », résume bien l’essence d’un concert qui fait suite à celui consacré aux chants de la Révolution française, mais aussi à l’exploration qu’Arnaud Marzorati avait déjà opérée au sein de l’œuvre de Béranger. C’est donc à un florilège de chansons et de textes, certains (peu) connus, d’autres tombés dans l’oubli, composés et écrits autour des révolutions de 1830 et 1848 et de la Commune de Paris. Certaines chansons font passer des frissons dans le dos (« J’ai peur » ou la chanson de Suzel), d’autres naviguent dans le macabre quasi burlesque (Le bal et la guillotine) ou le chansonnier contestataire (la Marseillaise des Requins ou la Marseillaise des Cotillons) sans oublier l’irrésistible « Pape musulman » de Béranger.

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Isabelle Druet, Jean-François Novelli, Arnaud Marzorati
DR

Accompagnés par Daniel Isoir sur le même pianoforte que celui utilisé lors du concert de la veille, Isabelle Druet, Jean-François Novelli et Arnaud Marzorati se livrèrent à un véritable festival de diction, de chant pur (dénué de toute facilité), d’expression suscitant larmes, frissons et rires (ah ! ce duo des colonels qui mit l’assistance quasi hors de ses sièges !). Impossible ici de détailler la qualité de ce que nous savourâmes plus d’une heure durant. Du très grand art qui confirme que les Lunaisiens dans sa forme basique (le duo Novelli-Marzorati) et Isabelle Druet sont, sans doute possible, ce qui est arrivé de meilleur dans la musique ancienne vocale en France ces dernières années.

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- Offranville
- Eglise Saint-Ouen
- 23 août 2012
- Johann Sebastian Bach (1685-1750), Suite pour flûte, cordes et basse continue en si mineur BWV 1067 ; Cantate BWV 209 « Non sa che sia dolore » pour soprano, flûte, cordes et basse continue ; Cantate BWV 212 « Mer hahn en neue Oberkeet », dite Cantate des paysans, pour soprano, basse, flûte, cor, cordes et basse continue
- Sabine Goetz, soprano
- Arnaud Marzorati, basse
- Les Musiciens de Saint-Julien : Zefira Valova, premier violon ; Nicolas Sansarlat, second violon ; Céline Cavagnac, alto ; Lucile Boulanger, viole de gambe ; Violaine Cochard, clavecin ; Ludovic Coutineau, contrebasse ; Nicolas Chedmah, cor
- François Lazarevitch, flûte et direction

- Colmesnil-Manneville
- Eglise Saint-Georges
- 23 août 2012
- Felix Mendelssohn (1809-1847), Pièce caractéristique pour piano opus 7 n°1 ; Sonate pour violoncelle et piano n° 1 opus 45 – Andante
- Gioacchino Rossini (1792-1868), Duo pour violoncelle et contrebasse – Molto Andante
- Franz Schubert (1797-1828), Moment musical pour pianoforte en ut dièse mineur D.780, opus 94 n°4 ; Trio à cordes en si bémol majeur D. 471 – Allegro ; Quintette pour piano, violon, alto, violoncelle et contrebasse en la majeur opus 114 D. 667 « La Truite »
- La Petite Symphonie : Stéphanie Paulet, violon ; Diane Chmela, alto ; Paul Carlioz, violoncelle ; Philippe Blard, contrebasse
- Daniel Isoir, pianoforte attribué à Anton Mitschka (1830) et direction

- Sainte Marguerite-sur-Mer
- Salle des fêtes
- 24 août 2012
- Chant de gloire, cri de mort : chansons révolutionnaires du XIXème siècle : Œuvres de Jean-Baptiste Clément, Henri Maréchal, Gaston Serpette, Amédée de Beauplan, Eugène Pottier, Camille Saint-Saëns, Frédéric Chopin, Gustave Leroy, Pierre Dupont, Jacques Offenbach, Giuseppe Verdi, Louise de Chaumont, Gaston Couté
- Les Lunaisiens : Isabelle Druet, mezzo-soprano ; Jean-François Novelli, ténor ; Arnaud Marzorati, basse ; Daniel Isoir, pianoforte attribué à Anton Mitschka (1830)






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