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Abbado/Lucerne : Mozart, oui, mais Bruckner …

vendredi 14 octobre 2011 par Philippe Houbert
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Claudio Abbado
© LUCERNE FESTIVAL, Peter Fischli

Le concert d’automne au cours duquel Claudio Abbado et l’Orchestre du Festival de Lucerne reprennent le programme donné l’été précédent sur les bords du lac des Quatre-Cantons est devenu, année après année, l’événement culturo-fashion qu’il ne faudrait rater sous aucun prétexte. Mais, si la Neuvième de Mahler avait suscité, l’an dernier, un engouement tel que les recherches de places se faisaient dès la sortie du métro Ternes, ce concert Mozart-Bruckner se donna devant une salle, certes bien remplie mais comportant nombre de places libres. Il faut dire que les tarifs pratiqués peuvent décourager, même les mélomanes les plus acharnés.

Si le grand chef italien (au fait, il avait l’air en bien meilleure forme que l’an dernier) s’est bâti une réputation de grand mahlérien (sa Symphonie n°9 de l’an dernier fut sans doute l’un des deux ou trois plus beaux concerts de la saison 2010-11), on ne peut pas dire que Mozart et Bruckner soient des domaines où il se soit hissé, tant au disque qu’au concert, au sommet. En oubliant volontiers les affreux accompagnements de Rudolf Serkin dans les concertos pour piano, ses enregistrements mozartiens à Berlin restent de bonne tenue mais sans plus. Les plus récents disques réalisés avec son Mozart Orchestra sont beaucoup plus intéressants mais un peu gâchés par des cordes très vertes. Quant aux Bruckner, hormis une grande Première à Vienne chez Decca à la fin des années 60, ses autres enregistrements (Symphonies n°1, 4, 5, 7 et 9 chez Deutsche Grammophon) se situent dans la bonne moyenne d’une discographie saturée et de très haut vol, mais aucun de ces disques ne saurait rivaliser avec les grands anciens. C’est dire si notre attente était grande mais empreinte, reconnaissons-le, de quelques doutes.

La Symphonie Haffner fut exécutée par un orchestre de taille respectable, en tout cas, bien plus important que ce à quoi nous sommes habitués depuis l’intrusion des « baroqueux » dans le monde mozartien. Claudio Abbado démontra parfaitement que la taille de l’orchestre n’est aucunement le problème mais ce que l’on en fait, comment on le fait sonner. Et là, la réussite fut totale, après un très léger moment d’hésitation au tout début du premier mouvement. Beauté du chant, sens des dynamiques sonores, contrastes hérités du baroque, tension née de l’ensemble de ces éléments, tout fut réuni pour nous donner un bijou d’exécution. Le premier mouvement, allant, sans violence, fut un modèle d’équilibre, de transparence et de rebond. La qualité des cordes fut mise en évidence dans ce jeu de sujets et contre-sujets, d’effets d’écho. L’Andante suivant fut un vrai Andante, pas un Adagio ou un Lento. Les saines leçons du baroque (inégalité des notes) sont parfaitement assimilées. Les musiciens prennent visiblement un plaisir fou à ce jeu-là, tout proche de l’esprit de la musique de chambre. Dans un tempo là aussi inhabituel, le chef propose un Menuet parfaitement convaincant. L’ornementation demandée aux cordes est exécutée à la perfection. Et que dire du Trio, sommet absolu de cette interprétation. Là encore, Claudio Abbado ne tombe dans aucun dogme. On pourrait s’étonner que le tempo soit quasiment le même que celui du Menuet, mais les phrasés, la ligne de chant à laquelle il pousse ses musiciens, créent l’impression de détente souhaitée. Enfin, le Finale, peut-être pas aussi tendu et rapide qu’on aurait pu l’attendre et l’espérer, fut une merveille de rebond et d’équilibre. Bref, un début de concert fort réussi et un Mozart enfin pleinement accompli par Claudio Abbado.

La Cinquième Symphonie d’Anton Bruckner pose d’autres problèmes de réalisation. Sans entrer dans trop de détails , il convient de rappeler que sa composition s’est étalée sur trois années (1875 à 1878), que cette période est plutôt dépressive dans la vie du musicien et que ce dernier ne l’entendit jamais puisque sa première exécution (avec force coupures qui perdurèrent dans nombre d’interprétations jusque fort tard) fut donnée certes du vivant de Bruckner, en 1894, mais sans sa présence puisqu’il était déjà gravement malade et ne put faire le déplacement à Graz. Sans sur-romantiser le contexte et le caractère de l’œuvre, il est indéniable que sa forme (deux mouvements extrêmes de même taille et liés thématiquement encadrant un Adagio et un Scherzo eux-mêmes très étroitement unis), l’utilisation de chorals et de fugues, le rôle du contrepoint que Bruckner ne poussera jamais plus loin, font de cette symphonie à la fois une cathédrale sonore et une oeuvre extrêmement difficile à rendre, autant techniquement que spirituellement. Disons, pour schématiser, que Claudio Abbado et l’Orchestre du Festival de Lucerne réussirent le premier défi mais nous laissèrent sur notre faim quant au second.

L’ensemble de la symphonie fut dirigé sensiblement plus lentement que la version laissée avec le Philharmonique de Vienne il y a treize ans : sept à huit minutes de plus réparties également sur les quatre mouvements. Le premier mouvement débuta par un pianissimo tout simplement anthologique de perfection, mais le choral aux cuivres qui suit immédiatement nous sembla trop péremptoire, trop extérieur. Et ainsi en fut-il de toutes les répétitions de ce motif au cours de la symphonie. Si l’ensemble de ce premier mouvement fut conduit de main de maître, avec un orchestre superlatif (sans doute très près du Concertgebouw et des Wiener Philharmoniker) dans toutes ses composantes, la dimension spirituelle de l’œuvre nous échappa quelque peu. Trop d’éclat (une fois de plus, le problème des tutti orchestraux dans cette salle Pleyel), des transitions pas assez mûries, un souci permanent du détail au détriment de la ligne générale (Bruckner n’est pas Mahler), bref, nous ne pûmes, dans ce portail introductif, qu’admirer (et fortement) mais pas adhérer.

L’Adagio, pris vraiment « sehr langsam », fut sans doute le plus beau mouvement de cette interprétation. La petite harmonie y fit merveille (Lucas Macias Navarro – Concertgebouw- au hautbois, Jacques Zoon – ex-Concertgebouw, Boston et Chamber Orchestra of Europe – à la flûte, Matthias Racz – Tonhalle – au basson, Stephan Schilling – Radio Bavaroise – à la clarinette) et la direction d’Abbado, privilégiant la ligne de chant, fut remarquable, réussissant à imposer aux interventions des cuivres une douceur que nous ne pouvions même pas soupçonner dans ces pages. En revanche, le Scherzo fut une profonde déception. Pris trop lentement (c’est quand même écrit Molto vivace) et avec un très curieux équilibre sonore dans le second groupe (mesures 23 et suivantes) où le thème de ländler aux premiers violons fut complètement submergé par les voix intermédiaires et les basses. Il n’y a évidemment rien à redire à une exécution instrumentale vertigineuse mais nous dûmes regretter l’absence de caractère rustique de ce mouvement. Enfin, le Finale fut bien, mais ici malheureusement, le symétrique du premier mouvement : une exécution instrumentale et une mise en place fabuleuses, mais une dimension spirituelle étrangement absente pour les mêmes raisons que celles évoquées plus haut, liées à une gestion un peu superficielle des transitions et à un accent mis exagérément sur les dynamiques sonores au détriment de la tension requise.

On est bien conscient ici d’émettre des réserves à un très haut niveau d’exécution mais il nous semble que cette déception a à voir avec ce que Claudio Abbado parvient à obtenir dans certains répertoires (Mahler, Debussy, Ravel, Berg, Schönberg) et moins dans d’autres (Beethoven, Bruckner). Problème de la grande forme ? Identité italienne incompatible avec un monument austro-allemand (il est curieux de constater que dans cette Cinquième, et contrairement aux autres grandes symphonies brucknériennes, seuls des chefs d’origine allemande ou autrichienne ont su tirer leur épingle du jeu, de Furtwängler à Thielemann, de Schuricht à Knappertsbusch, sans oublier les divers sommets proposés par Eugen Jochum, de la version Ottobeuren à son dernier concert amstellodamois) ?

Il reste que le travail mené par le chef italien pour amener cet orchestre occasionnel à un tel niveau est proprement stupéfiant et à espérer que l’un et l’autre nous reviendront souvent dans des répertoires où leurs génies conjugués trouveront leur pleine expression.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 08 octobre 2011
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Symphonie n° 35 en Ré majeur KV385 « Haffner »
- Anton Bruckner (1824-1896), Symphonie n° 5 en Si bémol majeur WAB 105 –édition Leopold Nowak
- Orchestre du Festival de Lucerne
- Claudio Abbado, direction






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