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A nightmare on Rue du Faubourg Saint-Honoré

lundi 21 novembre 2011 par Thomas Rigail
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Riccardo Chailly
© Decca

31 octobre 2011. Soirée d’Halloween. Pendant que les enfants chassent les bonbons et que les esprits sortent de leurs tombes, Riccardo Chailly convie le public parisien à un jeu de massacre. La victime ? La Neuvième symphonie de Beethoven.

Une exécution. L’ambigüité du langage a parfois du bon. Imaginons la scène : un plateau de série Z, un cimetière quelconque de la taille de la scène de la salle Pleyel, la tombe de Beethoven en carton pâte égarée dans le brouillard fuligineux d’une machine à fumée bon marché. Riccardo Chailly se présente devant son orchestre, la baguette au bout des doigts, tel le grand héros Ash devant une troupe de gueux du moyen-âge : « Alright you primitive screwheads, listen up ! You see this ? This is my… BOOMSTICK ! You got that ? [1] ». Cette baguette magique-là est supposée, le chef s’est suffisamment exprimé là-dessus dans la presse, transfigurer l’interprétation beethovenienne, en combinant et dépassant la grandeur poussiéreuse de la grande tradition (= un bel orchestre qui fait du beau son) et les trouvailles malignes mais approximativement réalisées des expériences historicistes (= des tempos rapides, ceux de Beethoven d’après Chailly, et des accents autant que faire se peut), pour retrouver la partition, l’esprit, la vérité, la vie des œuvres de Beethoven ! contre des décennies de lourdeurs d’esprit et de jeu et de considérations sentimentalistes extérieures à la vraie musique. Slogan tellement usé qu’il a l’odeur d’un rat mort jeté dans le vestiaire des filles (le public criera beaucoup à la fin), cache-misère de l’interprétation au butoir et à la rolex, discours du croquemitaine qui explicite longuement son plan alors qu’il creuse un peu plus profond la tombe déjà abyssale de Beethoven, tombe dans laquelle l’auditeur insolent, victime consentante et alanguie, a été avidement jeté. Nous sommes, malgré le budget de blockbuster et les acclamations de concert des Beatles (les Fab Four de l’orchestre sont semble-t-il les timbaliers et les trompettes), quand même sur un plateau de série Z : le grand réalisateur gesticule, éructe, trépigne, élucubre, les techniciens attendent, l’esprit ailleurs, nonchalamment, qu’il se passe quelque chose (il y aura beaucoup de fumée mais il ne se passera rien), et on peaufine les maquillages à la truelle pendant que l’acteur principal (Beethoven, a priori) vomit sa nuit dans les toilettes de sa caravane. La baguette se lève, moteur, action, le premier mouvement débute et c’est effectivement un BOOMstick que Chailly a entre les mains : Remington à canon scié, calibre 12. Possédé par l’esprit malin d’un timbalier fou qui a raté l’heure du thé, Chailly fait frapper toutes les notes de timbales, toutes les notes, avec un accent de l’orchestre entier. Il fait à vrai dire jouer tous les accents, quel que soit le pupitre, comme des coups de timbales. En guise de pensée de l’orchestration, nous aurons droit à un grand solo de batterie de cuisine, à l’usage meurtrier – et on connait la finesse de la gastronomie allemande. Le tutti de la fin de l’exposition est exemplaire : une note sur deux est notée f, avec même quelques fortissimo au milieu. C’est très simple à comprendre : c’est écrit. ForteforteforteBoom… Boom… BOOM… BOOM. La logique est imparable : c’est écrit. Tout ce qui est noté pointé ? Une agression au couteau de boucher. Un sforzando ? Un grand coup de machette. Quelques mesures forte ? Un massacre au sécateur, façon balade en radeau au dénouement tragique (et au montage approximatif). Un fortissimo ? On ouvre les portes de l’enfer, car c’est bien connu, quand il n’y a plus de place en enfer les morts reviennent sur terre, et on appelle cela la post-modernité. Ou une interprétation musicologiquement informée. En termes nobles, on peut même dire qu’il y a là de « l’urgence dramatique ». C’est à peu près aussi dramatique, au sens théâtral, que de regarder des adolescentes se faire massacrer pendant 1h20 dans un navet d’horreur des années 80, et aussi dramatique, au sens consternant, que… de regarder des adolescentes se faire massacrer pendant 1h20 dans un navet d’horreur des années 80. La métaphore est néanmoins douteuse : Jason Vorhees et Michael Myers ont le geste souple, la violence naturelle, l’abattage gracieux. Comparons avec l’art de Chailly, par exemple mesures 48 et suivantes de ce premier mouvement : les notes ne sont pas tenues mais disparaissent dès l’attaque pour faire bien marquer la douleur de l’impact – les musiciens parlent d’attaque, l’ambigüité a encore une fois du bon –, les doubles-croches piquées sont les crans de la lame qui tranchent l’un après l’autre la chair de la musique, et on achève la victime au ben marcato de huit grands coups d’orchestre – c’est-à-dire, comme dit plus haut, que tout le monde joue chaque note comme un timbalier qui aurait troqué ses mailloches pour des massues. A ce stade de la mécanisation du gore, aucun tueur masqué de slasher ne peut rivaliser, il faut une horde de machines à tuer [2]. Ce n’est que le début mais la suite fait la même chose, avec quelques rallentandos et tentatives de phraser hors du grand boucan qui ont la lascivité d’une danseuse du Titty Twister, celles qui aguichent avant de sortir les crocs pour vous arracher la tête. Ne parlons pas de discours musical : vous regardez des films d’horreur pour les dialogues, ou mieux, le scénario, vous ?

D’après les rumeurs de la rue, le Gewandhausorchester Leipzig a été le premier à jouer une intégrale des symphonies de Beethoven, et par une logique d’ordre fantastique, il serait le plus à même de réussir la Grande Pâque du compositeur (qui, comme Pâque, revient tous les ans, et parfois même deux fois) : cela fait en tout cas un sacré paquet de figurants pour un remake de la nuit des morts-vivants, et le scherzo s’élèvera à juste titre en une musique d’accompagnement pour l’Armée des ténèbres, avec ses hordes de tambours de crânes, de flûtes faits en tibias et de joueurs de cornemuses squelettiques. La battue rapiécée et le tempo expéditif peuvent faire illusion sur un mode grotesque durant les trente premières mesures, mais ensuite, bis repetita – d’autant que Chailly joue toutes les reprises au moins douze fois (mais c’est peut être une fausse impression) : c’est la loi des séries, à moins de neuf épisodes on ne rentre pas dans l’Histoire. Muß es sein, vraiment ? Oui, certaines voix secondaires se font plus entendre qu’ailleurs. Oui, le Gewandhausorchester Leipzig conserve des beautés (le maquillage à la truelle sus-cité). Mais à quoi bon jouer plus fort, que cela soit tout un tutti ou une voix, si c’est pour lui faire sortir du charabia ? Ca cogne à rendre sourd (comme Beethoven, c’est sans doute l’appel désespéré de Chailly) alors que tous les traits qui ne sont pas soutenus par la matraque des accents se déroulent sous la forme d’un encéphalogramme plat. Ultra-violence et cerveaux morts : l’échec de la tentative de Chailly est patent, non par principe, mais dans le dérèglement généralisé de tous les enjeux – au mieux, on époussète le cadavre au bazooka, au pire, on se lance dans l’expérimentation hystérique, avec injection de liquide verdâtre à la seringue géante, dissection de la partition qui tourne à la boucherie, et grand défilé de cadavres réanimés par les pseudo-sciences du XXIème siècle. Entre un Prométhée moderne ou un Herbert West du pauvre, Chailly est plus proche du second : sa Neuvième de Beethoven est à la Neuvième de Beethoven ce que Re-animator de Stuart Gordon est au Herbert West–Reanimator de H.P. Lovecraft – ca y ressemble sans doute, mais il n’en reste, au milieu des cris et de la violence, que l’idiotie et le grotesque, alors qu’il nous avait semblé y lire autre chose. Les zombies errent dans les couloirs cliniques de la postmodernité, pendant que la guillotine du Grand-Guignol n’en finit pas de tomber, tomber, et encore tomber, coupant à répétition la tête d’un quelconque discours. Son crime ? De ne pas s’exposer aux tropes musicologies anthropophages, aux représentations cannibales, au harcèlement funèbre ? De ne pas supporter d’être bousculé par une brute qui veut lui faire un bâtard difforme dans le dos, au nom d’une nouveauté inexistante ? Bah, Beethoven peut bien faire office de cavalier sans tête, il y a bien quelque chose de lui qui perce ici (son cœur ! son cœur ! mais Chailly vise plutôt le démembrement). Quant au subito piano du dernier accord ? C’est une interprétation fidèle à la volonté de Beethoven et il est noté… ah non, tant pis, on appelle cela une « licence poétique », ou « la sensibilité de l’artiste ».

En ce qui concerne le mouvement lent, prière d’insérer l’image d’un paisible cimetière de campagne, à diffuser en accéléré.

Les premières pages du finale, avec leur gestion agogique incohérente et des phrasés de cordes graves irrationnels que les musiciens eux-mêmes ne semblent pas comprendre, s’attribuent la phase finale du démembrement, où l’on jette les membres dans toutes les directions avec l’exaltation de rednecks fantômes en goguette. Un moment fascinant dans ce festin gore : l’entrée du thème de l’hymne (à la mes. 92) se pare d’un élégant sforzando avec rallentando sur la première note notée p après cresc. de la reprise de la phrase mesure 105 (et idem 8 mesures plus loin) : sans doute, devant l’arrivée d’un début de phrase qu’il est difficile, même avec des clous dans les oreilles, de ne pas entendre comme une phrase, affolement général, il faut faire quelque chose. La baguette magique de Chailly a la réponse : cela sera un BOUM, mais un petit BOUM, parce qu’il n’y a pas de timbale à ce moment-là. On accordera que la construction jusqu’au tutti mesure 164 est plutôt bien faite. On accordera que les premières pages du chœur sont correctes même si excessivement combatives. Mais après, l’esprit d’Halloween gagne les diablotins et farfadets du Chœur de Radio France : ces bons chanteurs, attachants par ailleurs, croient-ils que s’ils font plus de bruit que tout le monde, on leur donnera plus de bonbons ? Molto fortissimo jusqu’à la fin de l’œuvre, ils rivalisent dans un vacarme de cour d’école, chaque intervenant sur scène semblant obsédé par l’idée de faire plus de bruit que son voisin. Scream queens d’un soir ou banshee annonçant la mort prochaine d’une partie des oreilles de l’auditoire, ce sont les sopranos qui gagnent en délivrant un exercice d’hystérie à rendre jalouse Marilyn Burns. A un certain moment, le premier violon joue pendant une dizaine de mesures autre chose que le reste du pupitre, jusqu’à ce que son collègue lui indique du bout de son archet à quel endroit de la partition ils sont. Cela ne s’entendra guère car une horde de trolls hurle un peu plus haut, mais cela montre à quel point l’orchestre est perdu dans ce boucan d’abattoir. La vérité historique qu’on cherche à nous révéler serait-elle que Beethoven est devenu sourd à cause de sa neuvième symphonie ? Elle est, en l’état, très crédible. N’en jetez plus, la tête du spectateur va exploser. De tout cela il n’y a rien à dire, parce que si Chailly a une idée de la manière dont il doit jouer l’œuvre de Beethoven, cette idée si moderne et brillante, il n’en a qu’une seule et nous l’avons exposée à la neuvième ligne de cet article.

A bien y réfléchir, ce sont les compositeurs qui en seraient hantés dans la tombe [3]. On laissera le dernier mot au plus grand connaisseur de bordel historico-morbide de l’histoire de la série Z, qui est certainement plus apte à comprendre ce qui se passe ici que nous, l’employé de supérette Ashley J. Williams : « Bande de tarés ! Guignols historiques ! Boîtes de conserves ! ». Hail to the king, baby.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 31 octobre 2011
- Friedrich Cerha (né en 1926), Paraphrase über den Anfang der 9. Symphonie von Beethoven (création française)
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), Symphonie n° 9 en ré mineur Op.125
- Christiane Oelze, soprano
- Annely Peebo, mezzo
- Kor-Jan Dusseljee, ténor
- Thomas E. Bauer, baryton
- Chœur de Radio France
- Gewandhausorchester Leipzig
- Riccardo Chailly, direction

[1] En français, cela donne quelque chose comme : « Très bien bande d’abrutis. Ecoutez-moi et regardez... Ceci est une... baguette magique ! C’est clair ? »

[2] Nos images sont nostalgiques, peut être faudrait-il parler des torture porn postmodernes Saw ?

[3] Voire dans la vie, car Riccardo Chailly, pour enfoncer le clou de la modernité dans les crânes friables du public, a choisi de passer commande à une jolie brochette de compositeurs pour accompagner les symphonies de Beethoven. C’est Friedrich Cerha qui se colle à la Neuvième, avec Parapharse über den Anfang der 9. Symphonie von Beethoven, une partition qu’aurait pu livrer Karl Amadeus Hartmann au sortir de la deuxième guerre mondiale, qui développe le motif de quartes initial de la symphonie de Beethoven d’une introduction assez faible de pépiements de bois jusqu’à une longue conclusion aux harmonies de cordes presque Messianesques, avec entre les deux quelques jolies bourrades à la Stravinsky relu par Hartmann. Cerha a écrit beaucoup mieux mais cela a le mérite d’être clair, même dans l’exécution médiocre, aussi peu subtile que la suite, qu’en donnent Chailly et le Gewandhausorchester Leipzig.











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