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À la lumière de Martinů

mercredi 10 septembre 2008 par Théo Bélaud
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Ensemble Calliope
DR

Nous savions à quoi nous attendre ce samedi à l’Orangerie de Sceaux. Un concert banal, - en fait plutôt médiocre - sans que cela ait la moindre incidence sur le plaisir, immense, d’entendre en concert un sommet quasi inconnu de l’œuvre de Bohuslav Martinů, son Quatuor avec piano H.287. Par reconnaissance davantage qu’autre chose à l’égard de l’Ensemble Calliopée, on vous épargnera ici autant que possible le relevé ordinaire de prestation, pour vous parler de ce petit événement, qui on l’espère se reproduira assez pour ne plus en être un.

Le Quatuor avec piano de Martinů est une forme d’aboutissement d’un style initié progressivement à partir de la fin des années 20, notamment du fait de la période passée en France. Le compositeur, initialement très influencé par Debussy, trouve peu à peu une voie totalement personnelle, proposant un néo-classicisme formel alternative à celui du Stravinsky de l’époque, et liant l’imprégnation française à l’héritage tchèque. Une quatrième composante viendra s’ajouter à cela, à savoir l’influence du jazz et du negro-spiritual américains, après le séjour aux États-Unis de Martinů. Ainsi est caractérisé, avec un équilibre, un raffinement expressif et une densification du temps musical extraordinaires le Quatuor de 1942. Comme bien des oeuvres précédentes (notamment le superbe Troisième Quatuor joué par le Quatuor Prazak la semaine précédente), et dans la même optique que bien des œuvres de Stravinsky ou de la Symphonie n°3 de Sibelius, il adopte une forme en trois mouvements concis et clairement structurés d’après les formes classiques (sonate pour les I et III, lied pour le II, ce dernier s’apparentant aussi à l’intermezzo romantique avec sa section centrale animée et richement ornementée). Une idée comme originelle relie les mouvements impairs : la gamme chromatique ayant pour finalité l’accord majeur. L’autre caractéristique, bien connue dans la musique de Martinů, est l’omniprésence de la syncope, velléitaire et violente pour le premier mouvement, subtile et comme caressante dans le magnifique thème du troisième. Cette dimension du I fut la plus grosse lacune de l’exécution proposée par l’Ensemble Calliopée, trop peu physiquement investi ici, en particulier dans l’exposé - gammes inaudibles au piano, pizz manquant de la férocité nécessaire à la caractérisation rythmique. Le mouvement était certes pris dans un tempo convaincant (pas excessivement rapide de sorte à laisser apparaître le relief métrique), mais la danse sauvage sonnait bien trop domestiquée, et réduite à sa seule dimension primitiviste.

La caractérisation rythmique et chromatique était plus convaincante dans le développement du finale et la conclusion (qui marie magistralement les thèmes du I et du III jusqu’à la coda), avec un piano plus présent et articulé. Avant cela, Frédéric Lagarde avait su trouver la noblesse de ton mélancolique et un peu décalée convenant au thème « américain » au piano - tout juste pouvait on lui reprocher de rester un peu trop sérieux. Dans ce finale survenait également la seule relative surprise interprétative, la notion étant à mettre en regard de la pauvreté de la discographie : la mini cadence pianistique centrale était prise plus lentement que le reste du mouvement, de façon assez erratique ou du moins alanguie, sonnant assez schumanienne. Ce qui ne faisait pas un effet si incongru, mais l’on s’attendait davantage ici à un tempo plus vif, et surtout à davantage de rubato et de phrases articulé alla Janaček (de malice et d’instabilité dans la main gauche, par exemple). On attendait également une montée en dynamiques et en souffle plus inexorable dans la dernière section avant le retour du thème au piano. L’essentiel finalement était que soit réussi le cœur de l’œuvre : mouvement lent exceptionnel, sans doute sans équivalent dans le pléthorique catalogue de Martinů et certainement parmi les plus poignantes pages chambristes du second tiers du XXe siècle, à placer aux côtés de celui du Cinquième Quatuor de Bartok ou du Trio à cordes de Schoenberg. Une page d’une tension émotionnelle peu soutenable quand on se la laisse dire attentivement, mêlant la cantilène et le choral, le concerto et le madrigal. Le coup de génie de Martinů, outre le matériau musical, a été ici de faire tenir ensemble d’abord un mouvement lent de quatuor à cordes,

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Frontispice d’un chef d’oeuvre : le Quatuor H.287 (éditions Schirmer).

puis un intermezzo de concerto pour piano, puis un autre adagio aux seules cordes sur lequel le piano vient simplement poser deux miraculeux accords conclusifs - le miracle étant que Martinů a refait ici (en plus concis) la conclusion de la Sonate de Liszt, la fusion du céleste et du sépulcre. Un tel diamant musical aurait résisté à une exécution franchement mauvaise, mais par bonheur c’est de lui que les Calliopée faisaient leur meilleur miel, l’exigence technique de la partition relâchant un peu son étreinte. Le public éructait bien exactement en mesure avec le choral final, mais Martinů pouvait prendre cela de fort haut : ceux qui l’aiment avaient pris le train et étaient parti très loin.

C’est être honnête de vous dire que, de notre point de vue, le reste relevait de l’anecdote. Au sens aussi où, quand bien même les prestations des Calliopée dans les deux autres œuvres au programme auraient été grandioses, cela serait passé après dans le compte-rendu. Cela passe donc non seulement après, mais sera bref - par reconnaissance comme on vous l’a dit. Le second Quatuor avec piano de Dvorák, très belle œuvre qui mérite d’être un peu plus jouée, donnait une entame plaisante au concert, en ne faisant guère dans la subtilité. On a bien cru au début que l’on découvrirait un pianiste doté de moyens supérieurs à la moyenne, mais l’illusion disparaissait rapidement derrière l’uniformité des forte, plaqués pour faire monter la sauce à la va-vite ; malgré une bonne volonté indéniable de part et d’autres, cette exécution ne dépassait pas le stade de la sauterie entre amis, un genre d’activité éminemment sympathique dans le cadre privé, mais qui a ses limites au concert dans un festival relativement huppé. Les limites instrumentales (couleur du violoncelle dans le Lento, solos d’alto faux, violon rêche) allaient se révéler totalement rédhibitoires dans le Quintette de Schumann, où de surcroît le piano se retrouvait porté disparu. De ce fait, le fond du fond était atteint dans le scherzo, dont on n’avait jamais imaginé qu’il puisse être aussi apathique.

Auparavant, le premier mouvement (au moins, avec reprise) avait pâti de l’absence totale de continuité, de liant, de respiration entre les thèmes et de relations pertinentes de tempo : relation impossible entre le premier et le second thème, à moins que cela ne soit suivi d’un adagio entier, ce qui n’est pas le cas ! - et qui du reste n’a aucune justification textuelle : Schumann a pris la peine de préciser ritardando puis a tempo sur le passage au troisième thème, rien pour le second. Au crédit des interprètes, en fait de la nouvelle venue (Maud Lovett au premier violon, un cran au dessus de l’ensemble en terme de sonorité au moins), le troisième thème, beaucoup moins ridiculement alangui que le second, et où le premier violon donc évitait la - très courante ici - vulgarité du commentaire (mesures 80-84, par exemple). Le violoncelle avait lui bien du mal à régler rythmiquement l’affaire, voire à la suivre (réplique au piano décalée sur la réexposition, par exemple, mesures 236-240). L’exposé du mouvement lent était correct et même bien phrasé aux cordes, mais manquait de respiration sur le motif spécifique du piano. La façon de lancer la section en fa mineur était d’une timidité navrante, les deux premières notes faisant les frais d’un forte n’arrivant qu’au second temps (mesure 92). Dans le trio II de l’inoffensif scherzo, le piano parvenait à se faire entièrement couvrir par les pizz de l’alto, ce qui n’est pas un mince exploit (mesures 170, 174). Le finale tentait d’être pris posément et à pleine pâte, ce qui sans la pâte sonore d’aucun des instruments est difficile, aussi pertinent soit le tempo et grande la débauche d’énergie. La fugue tirait la langue. Mais tout cela n’est vraiment pas bien grave. Le souvenir de ce concert fera son œuvre avec le temps, et restera partiel, réduit à l’essentiel bien compris, à la lumière du Quatuor avec piano H. 287.

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- Sceaux, Orangerie.
- 6 Septembre 2008.
- Antonin Dvorák (1841-1904) : Quatuor avec piano n°2 en mi bémol majeur, Op.87 B.162 ; Bohuslav Martinů (1890-1959) : Quatuor avec piano, H.287 ; Robert Schumann (1810-1856) : Quintette avec piano en mi bémol majeur, Op.44.
- Ensemble Calliopée : Maud Lovett, violon 1 (Schumann) ; Saskia Lethiec, violon ; Karine Lethiec, alto ; Florent Audibert, violoncelle ; Frédéric Lagarde, piano.






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