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16 intonarumori au Town Hall (vous reprendrez bien du futur ?)

lundi 7 décembre 2009 par Thomas Deneuville
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Luigi Russolo, Ugo Piatti et des intonarumori

Le 12 novembre dernier, à l’occasion du centenaire du Futurisme avait lieu au Town Hall de New York une présentation d’œuvres originales écrites pour les 16 intonarumori (reconstructions) de Luigi Russolo.

A l’initiative de Performa, une organisation New Yorkaise dont l’un des objectifs est d’organiser une biennale de performances, 16 intona rumori ont été reconstruits et joués, et ce pour la première fois depuis le concert légendaire du 11 août 1913 à Milan et ceux de 1922 au Théâtre des Champs-Elysées. Intona rumori pourrait maladroitement se traduire par « entonneur de bruits » voire « accordeur de bruits ». Ces étranges machines sont nées de l’imagination de Luigi Russolo, membre du collectif Futuriste et père de la musique bruitiste (son manifeste, L’Art des Bruits publié en 1913, est considéré comme l’un des textes fondateurs de l’esthétique musicale du XXème siècle). Le projet fut suivi par Luciano Chessa, un spécialiste de la musique de Russolo [1], qui alla jusqu’à superviser la reconstruction par le luthier californien Keith Cary. Treize compositeurs furent invités à écrire des œuvres originales pour les intona rumori, seuls ou non.

Comme souvent, un tour d’horizon du public pouvait donner une idée de la musique qui allait être présentée et ce soir-là il suffira de dire que deux jeunes hommes avaient choisi de se travestir pour l’occasion (un en princesse –robe blanche et tiare– l’autre portant une perruque blonde et manteau de fourrure). La proportion dans la salle était probablement de 80% d’étudiants en musicologie, 10% de professeurs et 10% de gens qui avaient juste vu de la lumière …

Ceci dit, ce concert était fort attendu dans la communauté musicale (contemporaine) de New York tant l’influence de Russolo est importante. RoseLee Goldberg, directrice de Perfoma ne manquait pas de nous rappeler en guise d’ouverture que cette musique était « l’ADN même du drum and bass. » [2]. Elle invitait ensuite le public à écouter le silence pendant une minute, silence qui, selon Russolo, n’existait pas à proprement parler dans le monde avant la révolution industrielle du XIXème siècle.

Les machines (le mot instrument n’est pas le premier qui vient à l’esprit) étaient déjà sur scène à l’entrée du public. De tailles différentes, ces curiosités organologiques partagent toutefois la même morphologie : un corps parallélépipédique et un large pavillon. Des manivelles et autres leviers contrôlent la production du son et sa hauteur. Russolo conçut 27 modèles (crepitatore, stroppicciatore, scoppiatore, sibilatore, gorgogliatore, ululatore, ronzatore …) et seuls quelques uns étaient ici représentés.

Une première pièce de Paolo Buzzi, Pioggia nel pineto antidannunziana (1916) nous livrait enfin les sons tant attendus. Un texte narratif lu en italien accompagnait les ronronnements, glougloutements et autres bruits de crécelles qui ne manquaient pas de surprendre par leur fraîcheur et leur poésie brute. Le tout était doux, berçant même s’il semblait requérir une bonne dose d’huile de coude. Seulement voilà, dès la deuxième pièce on comprit que tout allait se jouer dans la forme. Un pouêt est un pouêt. Même si les machines peuvent, en théorie, créer des notes de manière microtonale, la mélodie est le plus souvent absente et les compositeurs se bornent à une approche binaire : pouêt / pas pouêt. Ainsi voir arriver sur scène un baryton et une basse pour Falcon Heene, Ascending de Nick Hallet était assez agréable mais n’était-ce pas également un aveu d’échec ? Les limitations mélodiques ne laissaient d’autre choix que de reléguer les sons à l’arrière plan, en tapisserie, pour laisser place à des performances (dans le sens Joseph Beuys du terme).

Et c’est à ce moment-là que la soirée s’est enlisée. Le côté happening branché (pour ne pas dire branchouille) a pris le pas sur la musique. Des morceaux sans queue ni tête, des gens qui se roulent sur scène en singeant un coït torride avec l’une des machines, etc. Parallèlement le public semblait avoir perdu tout sens critique et accueillait avec le même enthousiasme le mauvais et le médiocre, un peu comme si chacun était terrorisé à l’idée d’afficher son scepticisme, en flagrant délit de « ringardise ». A cela venaient s’ajouter des problèmes techniques, des réparations mineures et des changements de sets interminables qui ont rapidement transformé le tout en une expérience finalement assez pénible.

Fort heureusement, des valeurs sures, d’une autre génération, nous ont offert quelques gemmes. Parmi celles-ci Waking the Noise Intoners de Pauline Oliveros et Striations de Joan La Barbara. Ici il n’est pas question de se regarder le nombril ou de finir premier à la course à l’échalote. Un vrai sens narratif, une poésie, une approche organique caractérisent ces pièces rafraichissantes.

D’un point de vue historique, il était fabuleux de voir et (d’entendre) sur scène des machines qui ont inspiré, en leur temps, Milhaud, Ravel, Honegger ou Varèse. Un peu plus d’humilité et de simplicité n’aurait malgré tout rien gâché.

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- New York
- Town Hall
- 12 novembre 2009
- Paolo Buzzi (1874-1956), Pioggia nel pineto antidannunziana ; Pauline Oliveros (1932), Waking the Noise Intoners (Intonarumori) ; Nick Hallett, Falcon Heene, Ascending 4 ; Ulrich Krieger, Back to the Future, California ; Ghostigital, Ohlj6oahlj6ofiEri (MuMu) ;Joan La Barbara (1947), Striations ; Mike Patton (1968), « KOSTNICE » ; James Fei (1974), New Acoustical Pleasures (A Furious Meow), Anat Pick, Tongues and Levers ; John Butcher, penny wands and native string ; Luciano Chessa (1971), L’acoustique ivresse (Les bruits de la Paix) ; JenniferWalshe + Tony Conrad, Fancy Palaces ; Blixa Bargeld (1959), Mantovani Machine : XYZ ; Elliott Sharp (1951), Then Go ; Luigi Russolo (1885-1947) ; Risveglio di una citta.
- Adam Moore, baryton ; Robert Osborne, basse ; Finhoggi Petursson and Casper Electronics ; Paul An, basse ; Rami Seo, voix.
- Magik*Magik Orchestra.
- Luciano Chessa, direction.

[1Luigi Russolo Futurista. Noise, Visual Arts and the Occult à paraître chez University of California Press en 2010.

[2Genre de musique électronique apparu au début des années 90 et reconnaissable à ses breakbeats de batterie et ses lignes de basse lourdes.






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