
Si la première partie de ce récital de Mikhaïl Rudy déroulait traditionnellement quelques pièces de Liszt dont la Sonate en si mineur, la deuxième partie proposait une sélection de pièces de Leoš Janácek accompagnées par la projection d’un film d’une demi-heure réalisé pour l’occasion par les cinéastes américains et frères jumeaux Stephen et Timothy Quay. Poussées par la désaffection du public pour la musique pure et par cette post-modernité de l’art qui goûte les trajectoires, les mises en perspective et autres convergences, et ne peut penser la création en-dehors de l’histoire érigée en figure cuistre et paternaliste et de son frétillant compagnon le musée, de telles propositions investissent de plus en plus le concert, le plus souvent pour combler des carences dans l’approche de l’un ou l’autre des arts réunis pour l’occasion. Ici, et contrairement à d’autres, l’art des Frères Quay, fait de lentes brumes et de scintillements nébuleux, offre un réel espace de, disons-le, convergence potentielle pour un projet qui, à défaut de donner, ne volerait rien ni à la musique, ni au cinéma. Une fois n’est pas coutume, nous serons donc là pour l’œil et non pas pour l’oreille.

Les années passant, certains chanteurs lyriques se tournent vers des partitions moins exigeantes. On pourrait penser que c’est le cas pour Grace Bumbry qui nous revient à Paris avec un récital uniquement composé d’airs et de chansons américaines qui ont marqué sa vie en dehors du monde lyrique. Mais cet intérêt n’est pas une rencontre de circonstance suite à un effondrement de la voix. Il remonte à 30 ans, quand Franck Sinatra lui demanda de participer au concert d’intronisation de Ronald Reagan en 1981 : elle interpréta Nathalie d’Umberto Balsamo devant les caméras de télévision. Peu de temps après, elle va enregistrer à Londres un disque complet de variété qu’elle mettra à l’abri tant que durera sa carrière lyrique. Alors que cette dernière s’amoindrit, ce disque devrait être publié et le concert qui a été donné au Théâtre du Châtelet est un avant-goût passionnant de ce qu’on espère pouvoir rapidement écouter.

De l’Italie de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, tous connaissent l’opéra ou la chanson populaire. A l’inverse, le répertoire des airs de salon demeure méconnu et c’est un bonheur d’écouter Caterina Antonacci faire revivre ce répertoire. Quand s’ajoute à ce dessein l’immense talent de la cantatrice, le récital offert touche au sublime.

Après la superbe Patrizia Ciofi, venue offrir un mémorablerécital d’airs de bel canto en octobre dernier, c’est une autre magnifique artiste que l’Opéra-Théâtre d’Avignon accueillait en ses murs : la mezzo française Stéphanie d’Oustrac. Elle a présenté au public provençal un programme alternant, avec un égal bonheur, des airs de Mozart et de Rossini.

Nous avons été nombreux, sur ClassiqueInfo, à chanter les mérites de Khatia Buniatishvili, qui, depuis ses débuts en France, a fait l’objet de toutes les attentions, au point de pouvoir se permettre d’élaborer un programme très restreint, redonné à diverses occasions tout au long de l’année dernière, programme centré autour de la figure de Liszt, d’une réflexion intelligente et supérieure autour de la virtuosité et de l’art d’être pianiste aujourd’hui. C’est donc avec intérêt et non sans gourmandise que nous apportons ce jour notre propre pierre à l’entreprise.

Aldo Ciccolini force le respect, soulève les montagnes et interprète des partitions : c’est aussi simple, aussi limpide que cela. Une carrière bien remplie ne justifie pas le renoncement à un idéal de perfection, qui au fi des années, se décline sous différents aspects. Chez Aldo Ciccolini, l’exigence technique, toujours aussi exubérante, se conjugue depuis plus d’une décennie avec une soif de simplicité dans le développement de la phrase. C’est à présent à une expérience sans cesse renouvelée, concert après concert, que le pianiste convie son public.

Au départ, les Bouffes du Nord devaient programmer Simone Dinnerstein, qu’on voulait découvrir en concert après ses enregistrements de Bach. Annulation oblige, elle fut remplacée par Valentina Lisitsa, une nouvelle venue sur la grande scène internationale au parcours atypique, puisque cette pianiste s’est faite connaître principalement par Youtube. Précisons que nous ne l’avions jamais entendue et que l’état fort discutable des concours internationaux comme de la singulière industrie du show-biz classique ne faisait pas de sa carte de visite un argument en sa défaveur, presque au contraire.

Mars 2006 : temple des Billettes à Paris. Benjamin Alard, âgé d’à peine 21 ans, se confrontait aux Variations Goldberg, monstre des monstres. Après un début un peu cafouilleux (d’où nous vient cette impression que, quand une interprétation des Variations Goldberg nous paraît inaboutie, la clé de l’énigme réside très souvent dans les six ou sept premières variations ?), on sentait quand même que quelque chose de grand viendrait un jour. Depuis, le jeune claveciniste normand a fait un sacré bout de chemin, produisant notamment ces deux dernières années, disques et concerts révélant une approche de Bach à mille lieues de ce que nous avons l’habitude d’entendre dans ce répertoire. Notre oreille a-t-elle déjà été formée à ce style ? Toujours est il que, là où nous disions « rien n’est simple » en recensant l’interprétation que Benjamin Alard donnait il y a un peu moins d’un an du premier livre du Clavier bien tempéré, ce sont les mots « évidence » et « simplicité » qui, plus d’une heure durant, ont constitué le fil rouge de ces nouvelles Variations Goldberg.

Sur la scène, le Steinway de concert et, un peu sur la gauche, dans un faisceau lumineux, un grand portrait photographique de Liszt posé sur un chevalet. Dominique Merlet s’adresse à nous pour présenter son récital en hommage au grand pianiste et compositeur dont on célèbre le bicentenaire de la naissance. « Cette photo, faite par Louis Held en 1883 à Weimar, m’a toujours suivi dans mes différentes classes. Elle prend place dans ma pièce de travail depuis de longues années, à côté de mon piano. »

L’intensité d’un concert ne se mesure pas toujours à l’aune de sa durée. Le récital donné ce soir dans les murs du Grand-Théâtre de Bordeaux en offre l’exemple, avec l’interprétation magistrale que Nicholas Angelich proposait des Variations Goldberg de Bach.





